Handicap International: "les financements augmentent, mais moins vite que les besoins"

A l’occasion de la toute première édition du Forum humanitaire européen qui s’est tenue à Bruxelles la semaine dernière, Manuel Patrouillard, directeur général de la Fédération Handicap International, nous explique l’intérêt d’un tel forum et les combats actuels de son organisation.

Handicap International:
Une file pour la distribution d’aides humanitaires | Manuel Patrouillard, directeur général d’Handicap International. (@Belga Image)

Avant ce Forum humanitaire européen, n’y avait-il aucun sommet organisé entre ONG et associations humanitaires ?

Effectivement, ça manquait. Déjà avant la crise, avant la guerre en Ukraine, les agences onusiennes, les acteurs humanitaire et  les ONG avaient besoin de se parler de nombreux sujets, notamment la collaboration, le climat mais aussi des contraintes qui deviennent plus importantes sur le terrain. Des sujets à la fois stratégiques et très opérationnels. Et avec le Covid et la guerre en Ukraine, qui ont chamboulé les agenda, ce Forum est devenu encore plus nécessaire.

Concrètement, comment Handicap International travaille-t-elle sur le terrain, en Ukraine ?

Chez Handicap International, nous défendons les plus vulnérables, les personnes porteuses de handicap mais pas que. Nous assistons aussi les autres associations afin de rendre l’action humanitaire plus inclusive, en leur apportant des solutions concrètes.

Sur les 10 millions de réfugiés, il y a aussi des personnes moins mobiles, qui ont du mal à se déplacer et qui ne peuvent donc pas monter rapidement dans une voiture, dans un bus, un train… Ce sont eux notre public d’attention depuis 8 ans quand la guerre a démarré dans le Donbass. Nous apportons une aide logistique, des véhicules adaptés, des équipements.

On soutient également les acteurs qui existent déjà là-bas. L’Ukraine, c’est un pays développé, peut-être pas selon tous nos standards de l’Ouest, mais bien plus que beaucoup des pays de l’Est. On a donc veillé à ne pas être un acteur de trop et à apporte un soutien logistique et fonctionnel au secteur humanitaire ukrainien.

Quels ont été les sujets principaux de ce premier Forum humanitaire européen ?

Le thème du changement climatique a été majeur. Heureusement, en Europe, il y a eu une prise de conscience que ces phénomènes extrêmes aujourd’hui deviendront la norme de demain. On en mesure déjà les conséquences en termes d’infrastructures, de réfugiés climatiques, d’accès à l’eau et à la nourriture… Des millions de gens sont en mobilité et quittent leurs régions.

Nous les humanitaires sommes en réflexion profonde pour trouver des solutions pour déplacer ces gens mais aussi pour qu’ils puissent rester. Personne ne quitte son pays de gaité de cœur. Ce qui est fondamental c’est d’accompagner les migrants sur les routes, de protéger les flux. Traverser l’Afrique, ce sont les 12 Travaux d’Hercule. Il faut traverser des déserts, des conflits, des prisons, des humiliations et j’en passe. Ensuite, il y a toute une réflexion autour de l’accueil, notamment sur la réponse psychosociale parce ces parcours provoquent des trauma assez importants auxquels il faut pouvoir répondre.

Est-ce que, de nos jours, le financement de l’humanitaire est toujours difficile ?

Oui, cela reste un combat. Aujourd’hui, les besoins explosent. Avant, nous obtenions 80% des montants nécessaires, désormais, c’est entre 50 et 60%. Mais pourtant, les financements augmentent mais moins vite que les besoins.

Il y a aussi une certaine fatigue. Des pays comme la Syrie ou Haïti sont en crise récurrente depuis des décennies, et on constate donc une baisse des engagements financiers. Sans compter les nouvelles crises qui s’ajoutent.

Puis il y a aussi un phénomène de cannibalisation. Lorsqu’un effort additionnel est fait, on se rend compte qu’on perd finalement des financements acquis pour d’autres crises. Mais le soutien et la mobilisation du grand public restent excellents, en particulier en Belgique autour du numéro 12 12. Je tiens d’ailleurs à absolument remercier tous nos donateurs.

Qu’en est-il de la situation dans les zones de crise, de guerre ? Les ONG et associations peuvent-elles travailler librement et facilement ?

Les conditions d’accès sont en retrait partout dans le monde. Les gouvernements et états qui créent des catastrophes par leurs actions ne souhaitent pas forcément une intervention humanitaire pour répondre aux conséquences de leurs décisions.

Mais souvent, nous intervenons sous contrôle des autorités. Nous ne sommes pas forcément des cibles. Être humanitaire est un métier dangereux mais pas autant que militaire. Puis, nous avons des systèmes de gestion du risque du meilleur niveau.

Peut-on espérer que ce Forum humanitaire européen devienne annuel ?

Oui, cela a été décidé. Il a été lancé dans le cadre de la présidence française du Conseil de l’Union européenne et la présidence suédoise de l’an prochain a d’ores et déjà accepté d’organiser une nouvelle édition.

On connait les combats d’Handicap International pour le droit humanitaire ou contre les mines anti-personnel. Quel est l’objectif principal de la fédération en ce moment ?

Nous tenons à remettre au cœur du débat l’interdiction des bombardements de civils. Nous voulons qu’ils soient beaucoup plus contraint par le droit international humanitaire. Après les mines, après les bombes à sous-munitions, c’est véritablement notre troisième combat: nous voulons interdire toutes les armes à large rayon d’impact dans les zones densément peuplées.

Aujourd’hui, en contexte de guerre, les armées connaissent la taille de leur cible et doivent utiliser un armement adapté, avec une explosion proportionnelle.

En Europe, 80% des gens vivent en ville. Forcément, des combats y ont lieu. Ce ne sont plus des champs de bataille, mais bien des villes de bataille. Et les armes n’y sont pas adaptées. Si les guerres doivent se faire en ville, il faut que le droit international humanitaire change. Et nous avons eu l’occasion de le dire très fermement en clôture de la première journée du forum devant les ministres des Affaires étrangères.

Votre demande semble logique. Où est-ce que ça coince ?

Je pense qu’il y a une incompréhension de nos objectifs. Changer le droit humanitaire international, c’est aussi changer les mentalités du monde politique, puis celles des citoyens. L’utilisation de ces armes doit être beaucoup plus vite et plus fermement condamnée. Les pays doivent être recherchés en responsabilité par rapport à cela. C’est ce qu’on veut provoquer avec cette nouvelle règle et c’est pour cela que nous faisons campagne pour modifier ces textes.

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