Guerre en Ukraine : "Les belles années sont terminées"

Quelles vont être les conséquences de la guerre en Ukraine sur le monde, sur l'Europe et sur nous, citoyens? Nous avons posé ces questions au politologue Jean-Michel Dewaele, professeur à l'ULB.

Putler
Belga

Jean-Michel De Waele est professeur de science politique à l’Université libre de Bruxelles ou il dirige le Centre d’étude de la vie politique (CEVIPOL). Il est spécialisé dans les pays d’Europe centrale et orientale.

Est-on entré dans un nouvel ordre mondial post-post-guerre froide ?

En tout cas on bascule, je ne sais pas dans un post-quoi, mais on bascule dans un autre monde. Parce que on a une guerre d’Etat à Etat en Europe et parce que la dissuasion nucléaire montre ses limites. Non seulement, elle montre ses limites, mais elle est utilisée comme menace de terreur, ce qui est une première. C’est pour cette raison que nous n’osons pas intervenir en Ukraine. L’arme nucléaire qui était censée nous prémunir de conflits ne joue plus ce rôle là. C’est un basculement complet.

Assiste-t-on à une stalinisation de la Russie ?

L’image du monarque qui décide seul dans sa tour, je n’y crois pas. Ce n’est jamais comme cela que les choses se passent. Après, que Monsieur Poutine soit un dictateur, c’est une évidence, il n’y a plus d’ambiguïté là-dessus – s’il y en avait encore ! Pour autant, la comparaison avec Staline est exagérée : Staline a tué des millions de personnes. On peut être une crapule et ne pas être Staline pour autant. Je peux comprendre l’émotion que suscite cette guerre, mais un politologue ne peut pas faire cette comparaison, simplement parce que ce sont des mondes complètement différents. A part la Corée du Nord, il n’y a plus de pays en autarcie sur notre planète.

L’opposition russe n’existe plus…

Il n’y a plus d’opposition, c’est vrai, à part de courageux intellectuels et artistes qui tentent de résister. Mais cela fait des années et des années que la population russe subit la propagande nationaliste, que ce soit dans les médias, à l’école… Dès lors, il ne faut pas s’étonner que le citoyen lambda d’une ville de province donne raison à Poutine. Il ne va pas aller recouper les infos qu’on lui donne pour savoir ce qui est vrai ou pas. Ce n’est pas propre à la Russie, quels sont les citoyens belges qui vont croiser les informations ? Le citoyen lambda a autre chose à faire : construire un avenir pour ses enfants, essayer d’être le plus heureux possible, de vivre, tout simplement…

Faut-il pour autant boycotter la culture russe ?

Je pense que c’est une erreur et que c’est contre-productif. Parce que, même si c’est très difficile de tenir ce discours alors que les bombes s’abattent sur l’Ukraine, nous allons devoir à un moment reconstruire ce pays et renouer le dialogue avec la Russie, espérons avec un autre régime, mais il faut déjà penser à l’avenir. Or, il y a en ce moment une russophobie assez détestable qui s’empare du monde. On demande à des artistes, des chanteurs, des danseurs de prendre position. Mais on ne peut pas demander à tout le monde d’être un héros. Ces gens ont des familles, des carrières. On les met dans des positions extrêmement délicates. Je ne pense pas que couper les liens soit une solution. Je suis effrayé par la coupure intellectuelle que subissent mes collègues universitaires russes : ils ne peuvent plus lire la presse occidentale parce qu’on leur a coupé leur carte VISA, ils ne peuvent plus s’informer sur TV5 ou France 24… Va-t-on interdire de jouer Tchaikovski ou de lire Dostoievski ? Il y a en ce moment un climat un peu délirant où on associe le peuple russe à un leader criminel. Je ne suis pas sûr que ce soit la bonne approche.

Devant la menace de Poutine, l’Union européenne avance enfin à grands pas…

" Il y a des semaines qui valent des décennies ", comme disait Lenine. Toutes les questions de la construction européenne sont reposées : la défense, la solidarité, l’autonomie stratégique… Au vu de ce qui se passe, il va être compliqué à l’avenir de dire que l’Union européenne ne sert à rien. Si l’Ukraine est attaquée, si la Moldavie est menacée, c’est précisément parce qu’elles ne sont pas membres de l’Union. On a toujours besoin d’un ennemi pour se construire, pour se créer une identité. Cet ennemi, l’Union européenne l’a perdu après 1989. Certes, il y a eu les attentats, la Chine, mais la Russie recrée cet ennemi à nos frontières. Les images qui nous viennent d’Ukraine sont frappantes, elles nous rappellent la Seconde guerre mondiale. Cela permet à l’Union de retrouver un sens.

Quelles vont être les conséquences de cette guerre sur la population européenne ?

Si le conflit ne se termine pas en mars, les conséquences vont être gigantesques. Le prix du blé va exploser, celui des matières premières, aussi. Prendre notre voiture ou acheter un billet d’avion va coûter extrêmement cher. La population précaire va se retrouver dans une situation très difficile. Des efforts très importants devront être faits pour limiter la casse. Or, l’argent qui va être investi dans le secteur militaire ne sera pas investi ailleurs. Il y a le coût des réfugiés, aussi… Et il y aura des conséquences ailleurs. Je me permets d’attirer l’attention sur les pays arabes et africains qui achètent énormément de blé à l’Ukraine et à la Russie. On risque de voir des émeutes de la faim. Et cela aura à son tour des conséquences chez nous. Je crains que les belles années soient terminées.

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