Faut-il croire aux menaces nucléaires de Poutine?

Pour terroriser l’adversaire – et son opinion publique - on ne connaît rien de mieux que la menace atomique. Mais plusieurs éléments laissent penser qu’il s’agit d’un bluff. Un classique en la matière.

Vladimir Poutine
Un coup de bluff du président russe? © BelgaImage

Il n’aura fallu que quatre jours de guerre pour que Vladimir Poutine ne brandisse la menace nucléaire. Le 27 février, le président russe a annoncé la mise en alerte de la force de dissuasion de son armée, qui comprend une puissance nucléaire. Un premier pas vers une stratégie de combat que l’on n’avait pas vu venir. Depuis, tout le monde se demande ce qu’il a derrière la tête car, pour la première fois depuis bien longtemps, l’idée d’une guerre nucléaire plane sur le monde. La panique a gagné les médias européens, alors que la population tente de comprendre l’incompréhensible. Voir Poutine agiter son jouet fait de 6.000 têtes nucléaires – le plus puissant arsenal nucléaire de la planète – au risque de le casser, ça inquiète légitimement.

Mais deux semaines après son annonce, qu’en est-il vraiment? Va-t-on basculer dans un hiver nucléaire? André Dumoulin, politologue, chercheur au Centre d’études de sécurité et défense de l’IRSD (l’Institut royal supérieur de défense) et chargé de cours à l’ULiège, ne le pense pas. Du tout. " Ce que Poutine a fait, c’est simplement augmenter le niveau de préparation de l’alerte russe. Cela ne concerne pas que le nucléaire, mais aussi les forces conventionnelles, le cyber ou l’espace. Il a demandé à ce que ces outils sois placés à un niveau de réactivité un peu plus haut. " Rien de grave donc, selon lui. Une analyse que partage Alain De Neve, analyste de défense à l’IRSD. Pour lui, il s’agit d’un coup de bluff. " Il y a beaucoup d’incertitudes sur la nature du message qu’a délivré Poutine à travers sa mise en scène à la télévision. Avec quelques collègues, on a cherché des informations sur les différents échelons de mise en alerte qui existent en Russie. Et en réalité, le message de Poutine ne correspond à aucun protocole prévu dans ce cadre-là. Cette mise en scène qui consistait à avoir face à lui son chef d’Etat major et son ministre de la Défense, et à leur dire : ‘Je demande la mise en alerte des forces de combat, y compris nucléaires’, ne correspond pas à un niveau protocolaire de mise en alerte des forces nucléaires. "

Une fois ce constat posé, la question qui se pose est simple : à qui s’adressait cette annonce ? Là aussi, nos deux experts s’accordent. Ce sont les populations occidentales qui sont visées. " Poutine connait parfaitement bien l’importance de l’opinion publique, reprend Alain De Neve. On est dans une guerre hybride, dans le sens où c’est également une guerre de l’information. Et comme la Russie est une puissance nucléaire, il était attendu qu’elle en joue. Dans nos systèmes socio-politiques, l’opinion publique est un véritable tyran auprès des autorités. Poutine veut arriver, d’une manière ou d’une autre, à impacter les représentations qu’elle se fait des enjeux de la guerre en Ukraine. Celle-ci n’affecte pas l’existence même de la Russie, mais faire croire le contraire, c’est un coup à jouer pour Poutine. " André Dumoulin pense également que le discours de Poutine sert à galvaniser l’armée russe. " Proportionnellement, elle est beaucoup moins puissante que celle de l’OTAN. Le nucléaire a ce pouvoir égalisateur, c’est pour cela que la Russie met ça en avant. "

Manifestation contre la guerre en Ukraine

Des Ukrainiens vivant en Corée du Sud manifestent contre la guerre et Vladimir Poutine. © BelgaImage

Alain De Neve cite un autre indice très concret pour confirmer le fait que le message est destiné aux opinions publiques occidentales. " Les autres puissances ont les moyens de vérifier les différents mouvements ou degré de préparation. Donc si on était vraiment dans un système d’alerte nucléaire, elles le verraient. Ouverture de dalle de missiles, lancement de sous-marins depuis leur base près du cercle polaire, mise en place de missile mobiles… "

Je te tiens, tu me tiens

Pour le dire très crument, aux yeux de nos experts, l’Ukraine ne vaut actuellement pas une guerre nucléaire, même localisée. On reste donc actuellement dans une période de dissuasion nucléaire. " Elle consiste à menacer pour ne pas s’en servir, précise André Dumoulin. En face de Poutine, on a des armes nucléaires américaines, britanniques ou françaises qui peuvent raser plusieurs fois toute la Russie. On est dans un schéma où je te tiens, tu me tiens par la barbichette. Je ne vais pas casser du Russe en étant membre de l’OTAN, et toi tu ne vas pas chatouiller les frontières de l’OTAN. " Alain De Neve confirme que tout se passe comme prévu. " En matière de dissuasion pure, on est dans un registre connu et les choses fonctionnent comme elles doivent fonctionner. Les réactions des pays de l’OTAN ne remettent pas en cause l’existence de la Russie. À partir de là, on reste dans une relation de dissuasion sans perspective d’emploi de l’arme nucléaire. "

André Dumoulin voit cependant dans la prise de position de Poutine un moyen d’asseoir un discours de crédibilité. " Dans le domaine de la dissuasion, c’est important. Vous ne pouvez pas hésiter, dire : ‘en cas de crise nucléaire, je ne sais pas si j’utiliserai les armes’. Giscard d’Estaing l’a dit, il a douté. Pour les tenants de la doctrine de dissuasion, c’était une erreur fondamentale à l’époque. " L’autre point de crédibilité, ce sont les moyens. " Ils doivent être opérationnels, les outils doivent fonctionner. Donc on dépense des milliards pour qu’ils soient efficaces, et on le montre. On effectue des tirs balistiques pour faire des tests – on avertit toujours avant évidemment. Et le troisième élément qui fonde la dissuasion est la centralisation de décisions. Ce sont des armes tellement puissantes que l’on ne peut pas donner une capacité de tir à n’importe quel militaire. En Russie, c’est entre les mains de Poutine, du chef d’Etat major et du ministère de la Défense. Ils doivent fonctionner ensemble pour activer les charges nucléaires. "

Jusque dans l’espace

Les propos d’André Dumoulin et d’Alain De Neve ont de quoi rassurer. Mais il n’empêche que la tension monte. Et même si c’est artificiel, la crainte d’un accident peut exister. Une fois encore, le premier cité désamorce. " Il y a des systèmes anti-missiles de l’OTAN en Pologne et en Roumanie. Ils peuvent intercepter ce qui serait de l’ordre de l’accident. Si vraiment quelque chose de suspect apparait, les satellites peuvent le déceler et on pourrait réagir. "

Un élément a cependant retenu l’attention d’Alain de Neve. " Le 15 novembre, pour la première fois, la Russie a procédé à une destruction physique d’un ses satellites. De toute évidence, la question de l’arsenalisation de l’espace va se poser. Les Etats vont-ils sortir du traité de 1967 dans lequel on interdisait le déploiement d’armes nucléaires dans l’espace ? La tentation est grande de franchir le pas. D’autant que le spatial constitue la colonne vertébrale de la dissuasion car sans moyens spatiaux, vous ne voyez pas ce que prépare l’adversaire. Or il compte aussi sur le fait qu’il est vu pour faire passer des messages aux autres puissances. " Bref, jusqu’ici tout va bien. Mais de l’Ukraine à l’espace, le nucléaire risque de squatter nos esprits encore un moment.

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