Ukraine: À quoi pourrait ressembler l’après-guerre?

Loin de s’arrêter à Kiev ou Kharkiv, la guerre promet de très lourdes conséquences pour la géopolitique européenne et mondiale.

les dégâts de la guerre en ukraine
Les bâtiments des autorités ukrainiennes bombardés à Kharkiv, deuxième ville du pays. © BelgaImage

Depuis le 24 février, la Russie tente de soumettre Kiev. Contrairement aux plans de Poutine, cette guerre promet d’être longue. Assez longue pour devoir soupeser l’impact de ce conflit sur tout le continent européen. Déjà, la bataille est lancée sur le plan économique avec les sanctions édictées par les deux camps. Du côté politique, l’effet de l’invasion russe se fait également sentir. Plusieurs pays se sentant menacés par Moscou viennent de se porter candidats à leur entrée dans l’Union européenne (UE). C’est bien sûr le cas de l’Ukraine mais aussi de la Moldavie et de la Géorgie. Dans la foulée, la Turquie évoque sa propre adhésion à l’UE, demandant à Bruxelles de ne pas attendre qu’elle soit “frappée par une guerre” pour franchir le pas. La Finlande et la Suède, dont l’espace aérien est ponctuellement violé par des avions russes, pensent désormais à rejoindre l’Otan et le Danemark devrait pour sa part organiser un référendum pour participer à la politique de défense de l’UE. Et tout ça, ce n’est peut-être que le début.

Pour Tanguy de Wilde d’Estmael, professeur de l’UCLouvain et expert des relations entre l’UE et la Russie, les liens entre Moscou et l’Occident seront clairement plus perturbés qu’en 2014, lorsque la Russie a annexé la Crimée. Les rapports entre États européens, eux, vont se renforcer. “Il faut toutefois garder la tête froideà propos des nouvelles candidatures à l’UE, prévient-il. “On doit d’abord se rendre compte qu’une réaction en temps de crise peut être ­tempérée par la suite. Après la crise financière, l’Islande a voulu adhérer à l’UE avant de se rétracter. Ensuite, il n’est pas très utile à l’heure actuelle d’agiter un ­chiffon rouge devant l’ours russe, qui verrait ici la ­confirmation d’une perception d’encerclement.

Quant à des adhésions accélérées à l’Union européenne, la plupart des spécialistes se montrent ­circonspects. Mais Vira Ratsiborynska, professeure à la VUB et spécialiste des pays de l’Est, rappelle ici un autre enjeu: intégrer ces pays dans l’UE représente l’occasion de “défendre leur souveraineté” et les valeurs européennes. Par ailleurs, elle veut croire au renouveau du projet européen à cette occasion, et insiste: la mobilisation internationale peut aboutir à une aide salvatrice, notamment pour l’Ukraine.

Autre impact direct de la guerre en Ukraine: l’idée de voir naître une armée européenne redevient populaire. Le président français Emmanuel Macron, qui préside une réunion à Versailles les 10 et 11 mars, estime que ce projet “doit franchir une nouvelle étape”. Mais là aussi, Tanguy de Wilde d’Estmael se montre sceptique. Si la guerre ukrainienne a bougé les lignes sur le plan militaire, c’est plutôt en renforçant l’Otan. “Ce n’est pas la guerre en Ukraine qui va permettre l’émergence d’une armée européenne proprement dite. Il y a néanmoins une prise de conscience au sein des États membres d’arrêter de négliger les budgets de la Défense, d’en faire une variable d’ajustement de leurs finances publiques.

enfant ukrainien avec une arme

Un enfant ukrainien apprend à utiliser une arme à Lviv, dans l’ouest du pays. © BelgaImage

Et si Kiev cède?

Maintenant, que se passerait-il si l’Ukraine venait à tomber? Le sujet est déjà mis sur la table par des experts militaires comme Michel Goya. Cet historien et ancien colonel imagine une chute inévitable de Kiev et l’émergence à venir d’une guérilla pour résister à l’occupation du ­territoire par la Russie. Ce scénario, Vira ­Ratsiborynska se refuse à l’imaginer en l’état. Elle rappelle que Vladimir Poutine voulait mener une sorte de Blitzkrieg pour envahir l’Ukraine, ce qui n’a pas été possible face à la résistance acharnée des habitants sur le terrain. La professeure de la VUB invite à ne pas se laisser berner quand le Kremlin annonce que son “opération spéciale” en Ukraine se déroule comme prévu. Pourtant, la puissance russe est telle qu’il semble difficile d’écarter l’hypothèse d’une chute de Kiev. Si tel est le cas, que ferait Moscou? Annexer des territoires? Si oui, lesquels? Ou remplacer le président ukrainien par un pouvoir pro-russe, au risque que ce dernier ne soit pas reconnu à l’international? Pour l’instant, le but précis de Vladimir ­Poutine reste flou. La réaction de l’Occident relève aussi de “l’art du possible”, juge Tanguy de Wilde d’Estmael. Il faut penser aux issues ­possibles du conflit, y compris vis-à-vis des sanctions, mais aussi à l’après-Poutine, le président russe étant appelé à rendre les rênes du pouvoir tôt ou tard. “Une chose est sûre: la Russie demeurera le voisin européen de l’UE. Il est donc important de penser à l’avenir de leurs relations.”

Varsovie, ligne rouge

Cette réflexion est d’autant plus prégnante en Europe de l’Est. La Pologne se sent en première ligne, comme les pays baltes où vivent d’importantes minorités russes. Le président ukrainien a prévenu qu’en cas de chute de son pays, Moscou s’attaquerait ensuite à eux. Pour l’instant, Tanguy de Wilde d’Estmael estime ce risque modéré. “A priori en Géorgie et en Moldavie, les intérêts russes dans les régions séparatistes ne sont pas en danger à l’heure actuelle, dit-il. Quant aux pays baltes et à la Pologne, ils font partie de l’Otan et s’en prendre à eux serait franchir une ligne rouge en raison de la défense collective qui se mettrait alors en action. Un scénario qui ne ferait que des perdants et qu’on n’ose imaginer dans le chef de ­Poutine et de son état-major.”

Enfin, si le conflit en Ukraine devait s’enliser, un autre scénario pourrait être plus probable. “Ce qui pourrait se produire, c’est un mécontentement profond des élites économiques et une fatigue de la population russe, réputée néanmoins très résiliente. Une situation propice à une révolution de palais. Mais c’est une simple hypothèse, le temps de guerre étant aussi un temps où la population fait bloc derrière son leader”, conclut ­Tanguy de Wilde d’Estmael. Vira Ratsiborynska ­termine pour sa part en répétant que l’aide à l’Ukraine sera cruciale. Plus celle-ci est forte, plus les chances de voir la tendance pencher en faveur des Ukrainiens se renforceront. Le rapport de force sera également crucial lors des négociations à venir entre Moscou et Kiev, pour faire pencher la balance plutôt d’un côté ou de l’autre.

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