Après Napoléon et Hitler, Poutine embourbé en Ukraine par la "raspoutitsa" ?

La météo pourrait jouer un rôle décisif dans l’invasion de l’Ukraine. Les forces russes doivent composer avec la « raspoutitsa », un phénomène qui transforme la terre ferme en boue collante. Avant Poutine, Napoléon et Hitler s’y étaient déjà laissés piéger.

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Des chars russes dans la région de Rostov, le 25 février @BELGAIMAGE

Un bombardement massif et simultané de toutes les défenses anti-aériennes du pays, des attaques menées par la terre, la mer et le ciel, des colonnes de chars venues du nord, de l’est et du sud… le scénario des premières heures de l’invasion russe, jeudi 24 février, avait tout d’une guerre éclair. Quatorze jours après, ce " Blitzkrieg " initial a fait long feu. L’armée de Vladimir Poutine semble patiner en Ukraine, voire s’être complètement enlisée. Jeudi, l’armée ukrainienne a assuré qu’elle ralentissait et retenait l’offensive. Dans certaines zones d’opérations, les unités russes auraient perdu leur force de combat et appelleraient des réserves, selon Kiev.

Problèmes logistiques, coordination et communication défaillantes, résistance acharnée de la population…, l’invasion de l’Ukraine semble plus compliquée que prévue, pour une des plus puissantes armées du monde. D’autant qu’un adversaire des plus redoutables s’apprête à monter au combat : la raspoutitsa. Un terme qui en russe, peut se traduire par " le temps des mauvaises routes ". C’est la conséquence de phénomènes météorologiques saisonniers, en Ukraine, en Russie et au Bélarus. Deux fois par an, de larges pans de terre se transforment, pour plusieurs semaines, en océans de boues collantes.

Au printemps, cette gadoue se forme sous l’effet de la fonte des neiges.  Et les routes, qui à la mi-février, étaient encore couvertes de solides couches de glace et de neige compactes, révèlent de véritables " champs de mines " de nids-de-poule, dans lesquels il devient difficile de ne pas s’embourber.

Freinés par l’arrivée du printemps

Selon les dernières prévisions météo, la raspoutitsa devrait cette année débarquer à la mi-mars. Pour les troupes russes " la situation va empirer à mesure que le temps se réchauffe et que les pluies commencent ", confirmait à l’AFP l’analyste militaire ukrainien Mykola Beleskov. " Elles vont se retrouver clouées au sol ".

Depuis plusieurs jours, les images de tanks et de véhicules militaires russes enlisés se multiplient sur les réseaux sociaux. " Il y a déjà eu beaucoup de situations dans lesquelles des chars russes et d’autres véhicules sont passés par les champs et ont été bloqués. Les soldats ont été obligés de les abandonner et de continuer à pied ", continuait Mykola Beleskov.

1812, 1942, et maintenant 2022?

Vladimir Poutine aurait-il oublié les leçons de l’Histoire ? L’impact militaire de la raspoutitsa n’est en effet pas nouveau. En 1812, les troupes de Napoléon avaient été retardées par la raspoutitsa automnale lors de leur retraite de Russie, et avaient finalement dû affronter un terrible hiver. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, le phénomène fut également décisif sur le front de l’est.

"Si les grandes opérations mécanisées étaient presque complètement arrêtées pendant les grandes pluies d’automne ou lors des dégels du printemps à cause de la célèbre raspoutitsa, la boue des plaines russes, elles reprenaient en hiver, lorsque les sols avaient à nouveau durci ", expliquait l’historien Laurent Henninger dans la revue Défense nationale en 2015. L’avancée des troupes allemandes fut fortement ralentie par l’état des sols, et contribua notamment à la première défaite militaire du IIIe Reich.

Progression moins rapide par le nord

En Ukraine, l’état de sols pourrait expliquer, au moins en partie, la progression inégales des unités russes, avec un front sud, plus sec, qui permettrait une avancée plus rapide, et des fronts nord et est, où se concentrent les plaines  "tchernoziom", les "terres noires" réputées être les plus fertiles du monde, mais aussi beaucoup plus humides. Dans Libération, Alexandre Jubelin, docteur en histoire militaire, pointait que "la progression ne se fait que par les routes dans le nord, alors que le matériel militaire devrait permettre de les contourner".

La raspoutitsa contraindrait donc les forces d’invasion à avancer par colonnes, uniquement via les axes routiers, et ainsi à s’exposer aux attaques et aux problèmes de logistique. Cela pourrait expliquer la très lente avancée de la colonne de tanks de plusieurs dizaines de kilomètres en route vers Kiev. Pointant les sanctions économiques, l’isolement diplomatique et maintenant, la météo, l’historien militaire Cédric Mas estimait dimanche sur Twitter que " le temps ne joue pas en faveur de Poutine ".

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