Gerhard Schröder, l’ancien chancelier qui a vendu l’Allemagne à Poutine

A l'origine du gazoduc Nord Stream 2 alors qu'il était en fonction, Gerhard Schröder est aujourd'hui président des CA de Rosneft et Gazprom et refuse de tourner le dos à son ami Vladimir Poutine.

Gerhard Schroeder
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Comment un ancien chef de gouvernement s’est mis au service d’une nation étrangère pas particulièrement amie en toute impunité ? C’est la question qui se pose aujourd’hui en Allemagne avec le cas Schröder.

Chancelier social-démocrate entre 1998 et 2005, Gerhard Schröder est connu pour avoir transformé le marché du travail avec les contrats de travail précaires. Mais il est aussi le père du gazoduc Nord Stream 2. Aujourd’hui, il est à la tête des conseils d’administrations de Rosneft et Gazprom. La première est une société d’Etat russe, deuxième plus gros producteur de pétrole en Russie derrière Gazprom, qui est aussi géant du gaz. Malgré les pressions venues de son entourage, de son parti et de son pays, il refuse de démissionner et de tourner le dos à son ami Vladimir Poutine.

Du Bundestag au Kremlin

Fin 2005, juste après avoir perdu le poste de chancelier après des élections au coude à coude avec la CDU d’Angela Merkel, Schröder devient président du conseil de surveillance du consortium Nord Stream. Lancé en 1997, le projet Nord Stream 2 a été porté pendant des années par Poutine et Schröder, malgré les critiques venues de toute part.

Derrière ce projet Nord Stream 2 à 10 milliards d’euros, on retrouve Gazprom, le géant russe des énergies pour 51% ; les allemandes BASF et Eon pour chacune 20%, la néerlandaise Gasunie pour 9% et GDF Suez pour le symbole. Or, pour ses nombreux détracteurs, ce projet gazier est plus diplomatique que nécessaire d’un point de vue économique. Le fait est que Schröder a quitté l’Etat allemand pour Gazprom – et donc, le Kremlin.

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Conflit d’intérêts, dépendance énergétique…

Plusieurs questions se posent : celle du conflit d’intérêt ; celle purement géopolitique d’intelligence avec un Etat a priori ni ami, ni ennemi ; celle de la dépendance énergétique de l’Allemagne par rapport à la Russie ; celle des revenus publics qui continuent de tomber dans les poches de Gerhard Schröder aussi.

Concernant cette dernière question, Der Spiegel titrait déjà en décembre 2005 : " Schröder roubletise son nom ". A la tête du consortium Nord Stream, il touche 250.000 euros par an. Depuis 2017, il est aussi à la tête du conseil de surveillance de Rosneft pour 600.000 euros par an. Or, en tant qu’ancien chancelier, il continue de toucher une retraite de… 7.000 euros par mois en plus de 407.000 euros par an versés par le contribuable pour son bureau au Bundestage et le salaire de ses assistants. Pour un ancien socialiste qui est le père des contrats précaires…

Schröder entre deux drapeaux

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Sur les effets de Nord Stream 2 sur la dépendance énergétique de l’Allemagne à la Russie, on ne le saura probablement jamais, le gazoduc étant gelé et probablement pour un long moment. Toutefois, en 2011, juste avant de décider la fermeture des centrales nucléaires, le gaz russe comptait pour 30% de son mix énergétique. Aujourd’hui, il compte pour près de 60%. Les liens étroits entre Schröder et le Kremlin n’y sont probablement pas pour rien.

D’autant que le Kremlin peut compter sur pas mal de relais occidentaux pour se faire valoir auprès des gouvernements : en plus de Schröder, l’ancien premier ministre français François Fillon était jusqu’il y a une semaine à la tête du groupe pétrochimique Sibur. Il y a aussi l’ancienne ministre des affaires étrangères autrichienne Karin Kneissl chez Rosneft. Le jeu de Poutine est assez transparent pour le coup. Un soft power à sa manière…

Discrédit politique

Ce qui pose des questions de conflits d’intérêt et d’ordre géopolitique. Au niveau du conflit d’intérêt, cela rappelle les Etats-Unis, le vice-président Dick Cheney, ses liens avec l’entreprise pétrolifère Halliburton et la guerre en Irak. Sauf que Halliburton est une entreprise américaine et pas étrangère… Ce qui peut éviter la question géopolitique. N’y a-t-il pas un risque d’intelligence avec ce qui peut aujourd’hui être qualifié d’ennemi, à savoir la Russie de Poutine ?

Dans une lettre ouverte au Monde, Patrick Chevallereau, vice-amiral et membre de l’Institut Open Diplomac, appelle à " imaginer une haute autorité de la vie publique européenne qui veillerait à ce que certaines " reconversions lucratives " ne nous fragilisent pas dans la guerre hybride qui nous est menée par des adversaires totalement désinhibés. C’est d’autant plus important, à l’heure où ces conflits multifaces passent aussi par des batailles économiques – sur le prix de l’énergie par exemple – que ces entreprises d’Etat sont chargées de mener ".

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Gerhard Schröder refuse de démissionner de ses mandats russes. Sur les réseaux sociaux, il a juste écrit : " Les intérêts de la Russie en matière de sécurité ne justifient pas le recours aux moyens militaires ". Mais il reste en poste et il reste l’ami de Vladimir Poutine. Ce qui ennuie fortement le nouveau chancelier social-démocrate Olaf Scholz qui lui a conseillé de démissionner. Schröder, déjà lâcher de toute part, risque désormais d’être exclu du SPD et de se voir retirer ses dotations d’ancien chancelier. Ce qui ne serait pas du luxe. Surtout, cette affaire pose problème car elle discrédite encore un peu plus le politique, à partir du moment où il se jette dans le privé sans aucun regard pour la fonction publique qu’il vient de servir et par seul appât du gain.

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