"Au cœur du Z": comment les militants de Zemmour manipulent le public

Les militants d'Éric Zemmour sont très actifs sur Facebook, Twitter ou encore Wikipédia pour donner une image positive du candidat d'extrême-droite.

Affiche vandalisée d'Eric Zemmour
©Belga

Ce jeudi 18 février 2022, le journaliste indépendant Vincent Bresson a sorti en librairie "Au cœur du Z", un livre fruit de plus de quatre mois d’immersion chez les militants d’Éric Zemmour, de septembre 2021 à janvier 2022. Il raconte comment il a pénétré dans la "Génération Z", le mouvement des jeunes zemmouriens, puis décrit le fonctionnement du QG de campagne. Un aperçu des coulisses autour du candidat d’extrême-droite qui montre comment ses partisans rivalisent d’inventivité pour manipuler les réseaux sociaux et certains sites au bénéfice du polémiste.

Un amateurisme sur certains points, mais pas pour le numérique

Première surprise pour le journaliste: infiltrer le mouvement a été très simple. Personne ne lui a demandé de prouver son identité, alors qu’il se faisait appeler "Vincent Carayon". Il faut dire aussi qu’a priori, il avait le profil type du partisan d’Éric Zemmour: un homme jeune et blanc qui a grandi dans une famille catholique. Aucun filet de sécurité ne l’a empêché de se joindre non seulement à Génération Z mais aussi de pénétrer dans le QG de campagne. À un moment, c’est lui et lui seul qui possède les clés du bureau d’Éric Zemmour. D’après Vincent Bresson, cela pose de sérieuses questions, voire ressemble à de l’amateurisme.

Par contre, ce qui ressemble beaucoup moins à une campagne bon enfant, c’est la stratégie numérique de la campagne du candidat à la présidentielle française, dirigée par Samuel Lafont. Vincent Bresson décrit par exemple à France Info "une cellule fantôme, qui n’est pas censée être publique, qui s’appelle ‘Wikizedia’. Elle vise à, selon leurs termes à eux, ‘zemmouriser’ Wikipédia et surtout les pages d’Eric Zemmour et celles qui sont autour". Un objectif majeur vu que la page Wikipédia d’Éric Zemmour a été la plus vue de tout le site en 2021 (5,2 millions de vues), devant Elizabeth II et Cristiano Ronaldo.

Très facilement, les militants modifient ces articles pour y incruster subtilement toutes sortes d’informations et de liens favorables à l’ancien présentateur de CNews. En parallèle, en suivant une sorte de "guide" de travail, ils font tout pour "rendre Éric Zemmour, Génération Z et Les Amis d’Éric Zemmour le plus visible possible sur Wikipédia". Ils s’attèlent aussi à des contenus comme "Zemmour et Naulleau", "Face à l’info", des pages de politique française, etc. Parfois, les modifications sont corrigées mais il en reste des traces. Un des principaux contributeurs à Wikipédia, "Cheep" (qui fait partie des militants de Zemmour sous le nom de "Gabriel"), s’est par exemple évertué à édulcorer l’appartenance de Zemmour à l’extrême-droite, un élément particulièrement clivant pour le public. Il a aussi tenté de faire disparaître la polémique sur le clip de campagne qui utilisait des images sans respecter les droits d’auteur. La responsabilité du Maréchal Pétain et de Pierre Laval dans la Shoah devient "sujette à débat", en dépit du large consensus des historiens et des multiples preuves de leur implication. Aujourd’hui, la page Wikipédia d’Éric Zemmour vient d’être mise sous "semi-protection étendue" de la part des administrateurs. Un avertissement alerte aussi sur la présence de "modifications substantielles, soit par le principal intéressé, soit par une ou plusieurs personnes en lien étroit avec le sujet".

"Faire passer des opinions minoritaires pour des opinions majoritaires" sur les réseaux sociaux

Une véritable guerre numérique qui ne s’arrête pas là, et de loin. Cette lutte s’attaque surtout aux réseaux sociaux. Les militants ont notamment été "encouragés à infiltrer des groupes Facebook qui n’ont rien à voir avec la campagne d’Éric Zemmour, comme les fans de Johnny Hallyday, et d’aller y mettre du contenu favorable à Éric Zemmour sans dire son appartenance militante", explique Vincent Bresson. Lui est par exemple chargé de trois thématiques: "Mylène Farmer", "Gauchos" et "Foot". Le but final est ainsi de "faire passer des opinions minoritaires pour des opinions majoritaires", ajoute le journaliste dans son livre. Un enjeu décrit en interne comme étant majeur par le directeur numérique Samuel Lafont.

Vincent Bresson n’est d’ailleurs pas le seul journaliste à s’être intéressé à la manipulation des réseaux sociaux par les militants zemmouriens. Le quotidien français Le Monde s’est de son côté penché sur le cas de Twitter pour montrer comment plusieurs messages pro-Zemmour se sont retrouvés au sommet des tendances de ce site. Des publications censées montrer par exemple que les femmes soutiennent Zemmour, tout comme les militaires, les chrétiens ou encore les professeurs, etc. En pistant l’origine de ces messages, Le Monde s’est rendu compte qu’un nombre très limité de militants, 17 pour être précis, étaient notamment à l’origine près de 23.000 publications avec le hashtag #LesFemmesAvecZemmour. Seules 80 "vraies" femmes ont à ce moment-là publié un message de soutien au candidat d’extrême-droite. Une opération de gonflage extrêmement bien orchestrée, là aussi pour faire croire qu’un vaste mouvement de soutien s’est formé autour d’Éric Zemmour.

Sans se cacher, Samuel Lafont se félicite publiquement de cette opération de communication, en jouant parfois sur les détails. Par exemple, pour Wikipédia, s’il confirme l’existence de "boucles" spécialement destinées à ce site, il se refuse à confirmer l’appartenance de "Cheep" à son réseau. Par ailleurs, au lieu d’insister sur l’action des militants qu’il dirige, il affirme que Wikipédia est orienté contre Zemmour sous l’influence de la gauche. Pour les réseaux sociaux, c’est plus ou moins pareil. Il ne cache pas l’ambition d’arriver en haut des tendances mais il nie l’utilisation de systèmes automatisés pour que des militants de la campagne créent des milliers de publications, quoi qu’en dise l’enquête du Monde. Il préfère dire que si cela existe, c’est le fait de partisans non liés à ses services. De ce tout cela, Samuel Lafont retient d’ailleurs surtout le soi-disant "engouement populaire" des internautes sur les réseaux sociaux, comme il l’a affirmé au média d’extrême-droite Boulevard Voltaire. Il ne s’attardait par contre pas sur le fait que c’est justement ce qu’il veut faire croire au public via sa stratégie numérique.

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