Ukraine: une guerre en Europe est-elle encore possible?

Voilà des décennies que plus personne, en Belgique, n’imaginait qu’une guerre, avec des chars et des armes, soit envisagée aux portes de l’Europe. Malgré le début du retrait russe, le dossier ukrainien nous rappelle que la paix n’est jamais gagnée.

ukraine contre la russie
Des militaires ukrainiens, le 10 février dernier. © BelgaImage

Moscou a finalement annoncé le retrait des forces russes déployées à la frontière de la région du Donbass. Les tensions en Ukraine sont cependant loin d’être de l’histoire ancienne. Ces prochains jours devraient être décisifs. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky reste prêt à faire face à une éventuelle invasion ce mercredi 16 février, cependant peu probable. Joe Biden aussi s’en inquiète et a, d’ailleurs, délocalisé l’ambassade américaine de Kiev à Lviv près de la frontière polonaise. Depuis la Belgique, on regarde ce conflit avec scepticisme et inquiétudes. Pour le spécialiste des conflits internationaux Michel Liégeois (UCLouvain), le conflit ukrainien réveille en nous les craintes du siècle passé.

Depuis la Belgique, on n’imaginait plus qu’une guerre de terrain puisse réapparaître aux portes de l’Union européenne. A-t-on trop vite oublié ce risque?
Michel Liégeois – En Europe occidentale, le contexte dans lequel nous avions la chance de vivre a fait que nous avions oublié que l’Europe pouvait recourir à la force militaire pour régler des différends. Ces dernières dizaines d’années, on a mis davantage d’énergie et de moyens dans la collaboration institutionnelle que dans des volontés de domination. Mais l’idée de défense militaire n’a jamais été écartée. D’ailleurs, les armées européennes restent fortes et les investissements nombreux. Le conflit ukrainien rend une éventuelle implication un peu plus concrète. Comment en est-on arrivé là? Après la guerre froide, la Russie était affaiblie sur le plan économique et militaire. Elle avait un peu abdiqué son affirmation d’intérêts spécifiques sur la sphère internationale. Avec Vladimir Poutine, on a réentendu le positionnement russe qui n’était plus systématiquement celui des États-Unis. L’élément déclencheur a été la crise en Syrie où la Russie s’est impliquée militairement. Ensuite, il y a eu l’intervention en Géorgie et l’annexion de la Crimée. Aujourd’hui, pour Moscou, il est donc intolérable que des pays à ses frontières rejoignent l’UE ou l’Otan, car, selon eux, ce serait une atteinte à leur sécurité.

Ces dernières années, on évoquait la possibilité de connaître une guerre de drones, de cybersécurité, voire nucléaire, pas de chars et de techniques du siècle passé.
L’une n’empêche pas l’autre. Dans le cadre d’une crise, on peut montrer sa capacité de puissance en utilisant la cybersécurité. Mais pour affirmer un contrôle sur un territoire, il faut utiliser des techniques classiques. Le territoire devient l’affirmation d’une souveraineté. C’est pourquoi même en Crimée, c’est passé par des troupes au sol.

Les tensions en Ukraine représentent-elles l’échec de la diplomatie occidentale au profit de pressions moins pacifiques?
Je continue de penser que toutes les parties ont plus à perdre dans un conflit armé qu’à y gagner. Ne fût-ce qu’économiquement. Un conflit militaire coûte extrêmement cher, au-delà des destructions et du point de vue moral. Un simple missile coûte plusieurs centaines de milliers d’euros, 1 heure d’avion de chasse se chiffre en millions… Personne ne peut aujourd’hui soutenir une guerre de plusieurs semaines ou mois. La France a déjà du mal à soutenir des opérations de basse intensité au Mali… Mais quand un État comme la Russie déploie autant de troupes, il peut y avoir une étincelle et un mécanisme d’escalade. La diplomatie reste donc la priorité de toutes les parties.

"Les conséquences pour les Belges seraient essentiellement économiques, mais pas militaires"

Si le conflit éclate, les Européens doivent-ils craindre pour leur sécurité?
Militairement, je ne peux pas y croire. La capacité militaire russe (Budget de 65 milliards de dollars par an, NDLR) n’est pas suffisante pour engager une confrontation générale en Europe où elle se trouverait opposée à l’ensemble des pays de l’Otan (Budget cumulé de 1.000 milliards de dollars par an, NDLR). Ce qui pourrait éventuellement se produire, c’est une guerre limitée. Poutine engagerait des opérations uniquement dans la zone du Donbass pour créer un fait accompli. Je pense que s’il fait ça, les Occidentaux ne bougeront pas militairement, mais avec des sanctions économiques. Les conséquences pour les Belges seraient donc essentiellement économiques, mais pas militaires. On peut par exemple craindre une hausse des prix de l’énergie déjà sous tension.

Ce ne serait que du théâtre?
En partie, mais pas seulement. La stratégie de Vladimir Poutine est la réactivation de symboles, de discours, d’une vision qui fait référence à la grandeur passée de la Russie. Cela flatte une grande partie de l’opinion publique sensible à ces questions. Mais il y a aussi le souvenir des grandes invasions venues de l’Ouest, de Napoléon ou de la Seconde Guerre mondiale. Il n’y a pas de peuple qui a plus souffert que le peuple russe pendant ce conflit mondial. Il y a donc une volonté de faire en sorte que ce flan occidental de la Russie soit défendu. Cette défense passe par un certain nombre d’États tampons qui ne doivent pas être des alliés de l’Otan. Pourtant, l’Otan n’est pas une organisation offensive vis-à-vis de Moscou. Mais si l’Ukraine en devenait membre et qu’il y aurait de ce fait même une centaine de soldats américains en Ukraine, ça donnerait l’impression qu’un ennemi potentiel se trouve aux portes de la Russie.

Sur le même sujet
Plus d'actualité