Bretagne: tellement de nitrates que les algues vertes sont là même en hiver

Ces algues vertes, potentiellement mortelles, sont désormais présentes sur certaines plages bretonnes même à des périodes inhabituelles.

Algues vertes à Hillion
Algues vertes à Hillion (Côtes d’Armor), le 30 avril 2017 @BelgaImage

"Attention danger": sous la douce lumière d’hiver, au fond de la baie de Saint-Brieuc, l’accès à la plage de l’Hôtellerie, à Hillion, est interdit depuis sept mois. Motif: la présence d’algues vertes en putréfaction, inhabituelle en hiver. Un phénomène aux multiples causes mais qui est notamment dû à un facteur: la présence excessive de nitrates.

2021: "année exceptionnelle" pour les algues vertes

"Fermer une plage, c’est le recours ultime (…) et cette année, c’est la première fois qu’on ferme une plage aussi longtemps", se désole Mickaël Cosson, maire de cette commune de 4.200 habitants, située au cœur de la réserve naturelle nationale de la baie. "Mais 2021 a été une année exceptionnelle en matière d’échouage d’algues vertes sur la commune. En moyenne, c’est 5/6.000 tonnes, mais là, on a atteint les 11.000 tonnes", poursuit l’élu DVD.

"Cette plage est particulièrement bien abritée" et "on ne peut pas y faire de ramassage" mécanique en raison de son sol vaseux et rocheux, constate Sylvain Ballu, spécialiste du sujet au Ceva (Cente d’études et de valorisation des algues). Mais "à cette période de l’année, c’est quand même exceptionnellement rare", souligne le scientifique, précisant que le dernier ramassage en baie de Saint-Brieuc a été effectué "juste avant Noël".

Nitrates + baies = algues vertes

Présente en mer à l’état naturel, l’algue verte, ou laitue de mer, peut se développer de manière intempestive sous certaines conditions: des baies peu profondes et abritées, de la lumière, une température de l’eau plus douce – c’est pourquoi elle se développe au printemps et en été – et surtout des rivières qui s’y jettent en étant trop chargées en nitrate en raison d’une fertilisation excessive des terres agricoles en amont. D’où ce qu’on appelle communément les marées vertes.

Lors d’un échouage, les ulves sont ramassées chaque jour sur le sable mais ne peuvent pas être récupérées dans les rochers ou les vasières. C’est là que survient le danger sanitaire: quand elles se décomposent, les algues dégagent du sulfure d’hydrogène (H2S), un gaz à l’odeur d’œuf pourri qui, à forte concentration, peut s’avérer mortel.

"On ne peut pas profiter de la plage, c’est dangereux", regrette Laurence Beauné, 59 ans, en promenant son chien. "En été, on sent les odeurs, on est obligés de fermer les fenêtres", dit-elle, résignée.

Trois fois de nitrates à Saint-Brieuc

Sur la plage où il avance prudemment, "on a des taux de H2S encore élevés", constate Gilles Monsillon, coprésident de l’association Halte aux marées vertes (HAMV), avec en main un détecteur de gaz qui bipe régulièrement. "Jusqu’à présent, on connaissait cette problématique en été (…) et maintenant, c’est même en hiver. Est-ce qu’on va devoir fermer les plages toute l’année?", s’interroge sa coprésidente, Annie Le Guilloux. Les algues vertes ont commencé à se multiplier en Bretagne il y a plus de 40 ans mais la prise de conscience du danger sanitaire par les pouvoirs publics date de 2009, après la mort d’un cheval et la survie miraculeuse de son cavalier.

"Depuis 2014, les taux de nitrate dans les rivières ne baissent plus, ils remontent même dans certains cours d’eau", observe Mme Le Guilloux. Pourtant, "selon l’Ifremer, il faut redescendre sous les 10mg de nitrate par litre pour que cette prolifération finisse par cesser. Or, nous sommes à une moyenne en Bretagne de 31,7mg/l et à 34,4 dans cette baie".

"Refonder le système agricole"

Mickaël Cosson se dit malgré tout "optimiste". Car "pour la première fois, quelqu’un a été nommé pour ça et nous aurons maintenant un seul interlocuteur", dit-il à propos du haut-fonctionnaire récemment désigné par l’État.

Arrivé en novembre, ce dernier, Etienne Guillet, se félicite de "l’engagement très fort" de l’État. Il s’agit de "renforcer l’action auprès des agriculteurs, renforcer les moyens sur le curatif", assure-t-il à l’AFP, ajoutant: "on double l’enveloppe", de 5 à 10 millions d’euros.

Sylvain Ballu, lui, est moins optimiste. "On est plutôt mal partis. L’hiver est déjà bien avancé et on n’a pas enregistré jusqu’à présent de grosses tempêtes" aux effets dispersants attendus. "Les indicateurs ne sont pas très bons". Pour Annie Le Guilloux, qui pointe la densité de l’élevage en Bretagne, "nous n’avons fait que la moitié du chemin dans la lutte contre les algues vertes, et la plus facile (….) Il va falloir refonder en profondeur le système agricole".

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