Coups d’État en Afrique: vers un " printemps sahélien "?

Les coups d’État, manqués ou non, sont légion dans la région du Sahel et en Afrique de l’Ouest. Un mouvement qui se distingue du Printemps arabe mais dont les revendications font écho.

Les gens montrent leur soutien aux militaires à Ouagadougou, Burkina Faso
© Belga Image

1er février 2022. La Guinée-Bissau écarte une tentative de putsch. Un groupe d’assaillants attaque le palais du gouvernement où se tient un conseil des ministres en présence du président. Le pouvoir vacille mais reste en place.

Huit jours plus tôt, le 24 janvier, le Burkina Faso connait un autre dénouement. Des militaires en uniforme jouent les présentateurs en annonçant à la télévision publique avoir pris le pouvoir et chassé le président Kaboré.

Les coups d’État, routine en 2021

D’un pays à l’autre, les réalités sont différentes. Il est impossible de comparer la Guinée-Bissau, gangrenée par le trafic de drogues, et le Burkina Faso en proie aux attaques djihadistes. Cependant, le coup d’État est un point commun que partagent de nombreux pays de la région.

Le Mali a enchainé deux putschs en août 2020 et en mai 2021. Le Tchad et la Guinée ont connu un coup d’État, respectivement en avril et septembre 2021. Tandis que le Niger a été confronté à une tentative de coup d’État en février 2021. " Ces pays ont hérité de régimes politiques qui ne correspondent pas à leur histoire, à leur culture, à la manière dont ces sociétés fonctionnent. On peut peut-être comprendre ce qu’il se passe par le constat que ça ne peut plus durer ", explique Philippe De Leener, spécialiste de l’Afrique et professeur à l’école de sciences politiques de l’UCLouvain.

L’armée, garant de l’unité nationale

Fin 2010 éclate le Printemps arabe. Les populations du Maghreb et du Moyen-Orient se soulèvent contre un système politique pourri jusqu’à la moelle et une économie à l’agonie. " Les dirigeants arabes ont évolué dans le mauvais sens, passant de dirigeants nationalistes préoccupés par le bien-être de leur population (après les indépendances, ndlr) à des dirigeants prédateurs et cleptomanes préoccupés par la longévité et l’enrichissement de leur régime ", assène Khader Bichara, professeur émérite du Centre d’études et de recherches sur le monde arabe contemporain de l’UCLouvain.

Les combats sont à peu près les mêmes au Sahel. La jeune population est désœuvrée face à l’absence de perspectives et elle est étouffée par la corruption, le terrorisme et le chômage. Mais la méthode est radicalement opposée. Les sociétés civiles étaient au cœur du Printemps arabe. " Les jeunes ont été le fer de lance de cette révolution et c’était des manifestations pacifiques. Ils ne prenaient pas les armes pour déboulonner le régime ", analyse Khader Bichara.

Dans les pays du Sahel, ce sont des militaires qui prennent les choses en main. Contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas des mercenaires tout-puissants (ils sont souvent sous-équipés) et coupés de la population. " Au Mali, par exemple, quand la population est fatiguée du régime politique, qu’elle a parfois elle-même porté au pouvoir, c’est l’armée qui intervient au nom de la population. Les militaires agissent en quelque sorte sur un mandat informel accordé par une majorité de la population ", explique Philippe De Leener.

Ces coups d’État sont donc, aux yeux de la population, loin d’être une plaie. Au contraire, ils partent d’une bonne intention, celle de répondre aux impasses. De plus, le rôle de l’armée est central dans ces pays. " Souvent, l’armée maintient l’unité nationale et incarne les équilibres entre les groupes ethniques. En Afrique de l’Ouest, elle est, à des titres divers, cette institution dans laquelle se retrouve en partie la diversité ethnique de la population ", décortique Philippe De Leener.

Le changement, ce n’est pas maintenant

Le Printemps arabe, malgré son retentissement et la chute de certains gouvernements, s’est soldé par un échec. " L’état profond des régimes anciens a su confisquer cette aspiration à la liberté par les armes ou l’arrivée au pouvoir des islamistes. Le Printemps arabe s’est avéré être un rêve inassouvi, une promesse non tenue ", regrette Khader Bichara. Seule éclaircie dans cette débâcle: l’opinion publique a pris de l’ampleur et ne peut être que difficilement ignorée par les gouvernements.

Quant au Sahel, où la situation est bien différente, l’espoir d’un changement radical est chimérique. Les réponses aux enjeux politiques, économiques et sociaux ne viennent ni de la classe politique, ni de la population et ne risquent pas d’émaner de l’armée. " Je pense qu’elle est capable de renverser les élites prédatrices au pouvoir mais elle n’a pas les capacités, à court terme, d’assurer une transition portée par des alternatives mûrement pensées. L’armée n’incarne pas, ni un projet politique, ni un projet économique ", estime Philippe De Leener. " Je ne crois pas que ces militaires soient beaucoup plus transparents dans leur gestion et efficaces dans leur conduite ", surenchérit Khader Bichara.

S’attaquer à l’économie

Alors à quoi s’atteler pour ne pas sombrer dans le pessimisme? Le premier levier à actionner et réformer est l’économie. " On a une démographie galopante avec des ressources qui ne sont pas à la hauteur. Ces pays ne sont pas autosuffisants. En plus, les modèles de consommation offerts à la jeunesse sont ceux qu’on trouve en Europe et qui sont inaccessibles pour l’essentiel de la population ", décrypte Philippe De Leener. La priorité serait de créer de l’activité économique à partir des ressources disponibles. De manière générale, les pays africains exportent leurs matières premières. Avec des infrastructures adéquates, ils pourraient les transformer et ainsi générer de l’emploi et une plus-value à la vente.

L’épineuse question du franc CFA, monnaie instaurée par la France en 1945 dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, est aussi une piste de solution économique. " Une des modalités qu’il faudrait peut-être envisager est que ces pays réinstaurent leur souveraineté monétaire. Une monnaie pan-sahélienne pourrait donner une vraie capacité d’action sur l’économie ", estime Philippe De Leener.

Tout semble à refaire dans ces pays en quête de stabilité et de prospérité. Mais il ne faut pas oublier qu’il ne suffit pas de s’emparer du pouvoir, il faut aussi le transformer.

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