Dérapages en politique, une stratégie gagnante?

Entre doigt d’honneur et formules-chocs, la politique frappe de plus en plus sous la ceinture. On a la communication politique qu’on mérite. Et pas sûr qu’on y échappe en Belgique.

eric zemmour
Eric Zemmour et son fameux doigt d’honneur en novembre dernier à Marseille. © BelgaImage

Mardi 4 janvier, une notification fait vibrer le téléphone des députés français assis dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale. Alors qu’ils débattent sur le projet de pass vaccinal pour le deuxième jour consécutif, le quotidien Le Parisien publie une interview d’Emmanuel Macron qui attise immédiatement les tensions. “Les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder.” Le lendemain, la phrase du président est reprise partout, l’intéressé dit “assumer totalement”, l’indignation monte dans l’opposition et sur les réseaux sociaux. Le même jour, dans La Provence, la candidate Les Républicains Valérie Pécresse affirme vouloir “ressortir le Kärcher de la cave pour ­remettre de l’ordre dans la rue”. Allusion on ne peut plus claire à la rhétorique sarkozienne. Rajoutez à ça le doigt d’honneur d’Éric Zemmour, les quatre ans de tweets trumpesques, les sorties pas toujours mesurées de Georges-Louis Bouchez…, c’est à se demander si, aujourd’hui, le politique gagne à tout oser.

Mords avant d’être mordu

Pour l’ancienne directrice de la communication du PS et cofondatrice de la société de conseil en ­communication Gosselin & de Walque, Ermeline Gosselin, la formule d’Emmanuel Macron est d’une “efficacité redoutable”. “Elle va toucher le public et être retenue dans une période de saturation de l’information. Le grand défi aujourd’hui, c’est de trouver le chemin pour être lu, entendu, écouté.” Que les propos du président français choquent ou non, d’un point de vue stratégique en tout cas, les mots ont été “soigneusement pesés”. Professeur de communication à l’UCLouvain, Marc Lits estime que désormais les politiques n’ont plus peur du dérapage. “Ils le ­cherchent, même. Il y a un tel bruit de fond permanent qu’il faut aujourd’hui avoir une logique de rupture par rapport à ce qui est attendu. Un peu comme Stromae qui casse les codes en chantant dans un journal télévisé. Macron savait bien que cette phrase allait ramener sur lui l’attention et ça a fonctionné.” La communication trop lisse, à l’heure des réseaux, ça ne fonctionne résolument plus, pointe le professeur de sciences politiques à l’UCLouvain, Benoît Rihoux. “Les politiques des partis traditionnels doivent d’une manière ou d’une autre se démarquer dans leur communication.” Si les petites phrases-chocs lancées à la volée ne datent pas d’aujourd’hui, elles ont longtemps été réservées aux populistes et aux partis d’extrême droite. En “emmerdant” les non-vaccinés, Macron change la donne. Ermeline Gosselin y voit du positif. “C’est regrettable d’entendre ce type de formule dans la bouche d’un président, mais pour autant, doit-on laisser le monopole de la phrase-choc aux partis d’extrême droite? Poser la question, c’est y répondre. Il faut pouvoir trouver la manière de se faire entendre et comprendre, en tenant compte des contraintes réelles et actuelles de la communication… Ne pas le faire ça serait tout simplement suicidaire.

emmanuel macron président de la france

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Toute la difficulté pour le politique, c’est donc de trouver l’équilibre pour se démarquer, sans franchir la ligne rouge qui fera basculer la confiance de l’électorat. S’il est trop tôt pour mesurer l’impact positif ou négatif de la sortie d’Emmanuel Macron, nos trois intervenants s’accordent à dire que c’était un joli calcul. Marc Lits fait le parallèle avec Donald Trump, symbole par excellence de la communication politique débridée. “C’est lui qui a lancé cette logique de rupture. Ses tweets ont fait scandale pendant sa campagne électorale, on pensait qu’il se calmerait une fois président, mais ça n’a pas été le cas. Finalement, même s’il a perdu les dernières élections, ses électeurs étaient plus nombreux que quatre ans auparavant, donc ça fonctionne. C’est sans doute le pari de Macron: il se dit que de toute façon les antivax ne voteront pas pour lui, alors il va au combat.” Quelle que soit la forme, cette manière de stigmatiser un groupe par rapport à un autre est une pratique politique universelle, fait remarquer Benoît Rihoux.

Les Belges plus modérés

Ce qui est moins universel, c’est la stratégie de ­communication des partis en fonction des pays. En Belgique, les politiques sont moins clivants, observe le professeur Marc Lits. “En France ou aux États-Unis, le système électoral est très polarisé, alors que chez nous, nous sommes dans une logique proportionnelle. Les partis politiques savent bien qu’ils n’auront pas la majorité et qu’ils vont devoir négocier pour trouver un accord avec ceux qu’ils ont critiqués avant. Si une ­personnalité politique dézingue à tout-va, elle risque de s’isoler. C’est ce que certains reprochent à Georges-Louis Bouchez.” La communication est donc plus lissée car la logique est au consensus, comme dans les pays nordiques, en Allemagne ou en Autriche, précise Benoît Rihoux. Alexander De Croo a d’ailleurs réagi aux propos d’Emmanuel Macron, annonçant “préférer embêter le virus, pas les gens”. De son côté, ­Ermeline Gosselin redoute justement ce décalage en Belgique entre la communication des partis traditionnels et celle des partis radicaux. “Mon immense crainte, c’est qu’on n’entende pas ce type de propos dans les débats entre les présidents de parti, dans les grands médias. Parce qu’en parallèle, les propos tenus par l’extrême droite en Flandre et diffusés sur leurs réseaux sociaux touchent chaque jour des milliers d’électeurs. Ça joue un rôle de sape quotidien et le résultat se verra aux prochaines élections.” L’experte en communication estime que cela mérite un débat plus large sur le fonctionnement de la démocratie aujourd’hui.

D’après Benoît Rihoux, les politiques aujourd’hui ne cherchent pas la sérénité des débats mais préfèrent un discours binaire qui risque, à terme, d’accentuer toujours plus la polarisation. Marc Lits va dans le même sens: “Le politique n’existe pas hors du reste du monde et on voit bien que la tendance lourde de la société, c’est ce genre de critique et de dénégation”. Pour Ermeline Gosselin, il faut parvenir à redonner envie aux gens de s’intéresser à la politique en dehors des formules-chocs. “Il faut réfléchir au rôle de l’école, des médias, et à la nécessité du contrôle sur les réseaux sociaux. Cela devient urgent.”

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