Denis Mukwege, l’homme qui veut réparer le Congo

Le docteur Denis Mukwege est célèbre dans le monde entier pour le travail qu’il accomplit au Kivu auprès des victimes de violences sexuelles. Il s’est associé à la campagne “Justice For Congo”.

Denis Mukwege
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On le surnomme “l’homme qui répare les femmes”. Prix Nobel de la paix. Prix Sakharov. Prix des Droits de l’homme des Nations unies… La liste des décorations du docteur Mukwege, qui est aussi pasteur pentecôtiste, est impressionnante. À la mesure de ses mérites. Et de son ­courage. Il a été victime de plusieurs tentatives de meurtre, le gardien de sa maison a été abattu après l’avoir alerté d’une intrusion, des voisins l’ont sauvé, in extremis… Deux de ses collaborateurs directs dont son successeur pressenti ont été tués. Son engagement va bien au-delà de sa pratique médicale. C’est tout un ­système d’impunité protégeant les bourreaux du Congo qu’il entend, avec d’autres, briser…

Quelles sont les conditions de sécurité actuelles de votre hôpital à Bukavu?
Denis Mukwege –
Nous sommes situés dans une zone de conflits où l’insécurité est endé­mique. Si Bukavu et les grands centres urbains de l’est du Congo ne sont pas attaqués par des milices armées, il y a des actes de banditisme qui y ont lieu régulièrement. Y compris autour de mon hôpital… Je suis d’ailleurs toujours protégé par des Casques bleus. À l’hôpital, aujourd’hui, si nous pouvons continuer à travailler en sécurité, c’est grâce à la présence d’un détachement de la police égyptienne qui protège les malades. Comme j’habite dans l’hôpital, je bénéficie de cette protection.

Est-ce que votre prix Nobel agit comme une protection supplémentaire?
C’est une question délicate. Disons que lorsque des hautes personnalités politiques profèrent des attaques verbales contre nous, ce sont des incitations à la violence, au passage à l’acte. Ces attaques verbales, parfois basées sur une appartenance ­tribale, expressions extrêmement dangereuses en Afrique, n’ont pas cessé avec le prix Nobel…

Que se passerait-il si, comme le prône le docu-choc de Thierry Michel l’Empire du Silence, les Nations unies diffusaient la liste des auteurs présumés des 617 massacres documentés par le rapport Mapping?
Les présumés criminels savent qu’ils apparaissent sur la liste. Ils savent, bien évidemment, qu’ils ont commis ces crimes. C’est la raison pour laquelle ils sont nerveux. Et qu’ils sont menaçants, qu’ils peuvent éventuellement songer à faire disparaître des preuves ou des témoins. La publication de cette liste rendra ces criminels présumés de facto moins dangereux. Ils ne vont pas aggraver encore leur situation en commettant d’autres crimes. Garder cette liste confidentielle permet depuis des années aux criminels qui s’y trouvent de continuer leurs basses œuvres.

Où en est cette campagne “Justice For Congo”?
Nous en sommes toujours à une étape de sensibilisation et d’information. J’étais très satisfait de ­rencontrer des députées au Parlement français qui reconnaissaient, après notre présentation, ne plus pouvoir dire “on ne savait pas”. Maintenant, il faudra voir comment cette information sera traduite par les autorités des pays de la communauté internationale. Il y a, par ailleurs, le volet national. Le film de Thierry Michel sera projeté au Congo, dans des grandes villes, dans des universités… Il faut que cette campagne puisse amener notre ­jeunesse à comprendre que les conflits qui font souffrir le pays jusqu’à aujourd’hui ont des racines. Et que si on ne traite pas ces racines, cela va se poursuivre et continuer à impacter leur vie.

Enquêter, juger, condamner dans le cadre d’une justice transitionnelle, sanctionnée notamment par un tribunal international, ce serait “réparer le Congo”?
Il faut commencer par la vérité. Cette vérité n’a jamais été dite. Un tribunal international pour le Congo peut porter la lumière sur ce qui s’est passé. Cette lumière va nous permettre de reconstruire les fondations du Congo et d’effectuer la réparation de ce qui a été détruit.

denis mukwege

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Le plaidoyer pour la justice au Congo, c’est aussi l’espoir de ne plus devoir réparer les femmes?
Je me suis rendu compte que j’allais passer toute ma vie à réparer les femmes. Quand vous réparez la mère, puis la fille, puis la petite-fille… Quand vous réalisez que vous réparez une même personne deux, trois, quatre fois. Vous prenez conscience que ça n’a pas de fin. Il fallait donc se poser la ­question fondamentale: quelle est la cause? Ce plaidoyer “Justice For Congo”, c’est lutter contre la cause profonde de ce mal qui détruit les femmes congolaises. Ce que nous faisons aujourd’hui, c’est la continuité de notre travail au bloc opératoire.

Cette prise de conscience a-t-elle émergé dans des circonstances particulières?
Un jour, en opérant une petite fille de 18 mois, j’ai compris que le mal n’avait plus de limite. ­Quelques jours après, nous sommes allés au ­village pour parler aux hommes. C’était une tout autre démarche que celle qui consistait à “attendre” les victimes au bloc. C’était faire de la prévention. Notre venue, filmée par Thierry Michel, a mis la pression sur les autorités locales. L’auteur – un homme de pouvoir – a été arrêté. Et cette arrestation d’un homme puissant a eu comme résultat que depuis ce jour, il n’y a plus jamais eu de viol d’enfant dans ce village. Le jour où un juge militaire a pris ses responsabilités et a arrêté le présumé violeur, les viols d’enfants ont stoppé. C’est un exemple qui montre que la justice peut faire la ­différence. La justice peut permettre aux femmes et aux enfants du Congo de vivre en paix. Mais il faut également éradiquer les quelque 120 groupes armés qui pullulent au Kivu…

Combien de patientes recevez-vous actuellement?
Nous sommes à cinq nouvelles patientes que nous prenons en charge chaque jour. Mais pour peu qu’un conflit éclate, on monte à dix par jour… Et derrière ces chiffres, pour chaque femme, pour chaque enfant, il y a une histoire singulière, un drame particulier.

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