Pourquoi pleure-t-on la mort d’une célébrité sur les réseaux sociaux?

La mort d’une personnalité publique donne lieu à des milliers d’hommages sur les réseaux sociaux. Que signifie ce besoin de partager son chagrin?

pleurer sur les réseaux sociaux
© DR

Je n’oublierai jamais ses prestations lors du bal national dans les Marolles”. “L’as des as nous a quittés”. “Perte immense pour la planète, il était notamment à la base du Mouvement Colibris”. “Un homme de combats”. “L’OM se pleure dans son âme”. “De la tendresse, de l’humanité dans ses différents rôles et une mémorable leçon d’anglais dans Le goût des autres”. “Une excellente animatrice qui nous transmettait déjà une logique “verte” sur la nature et le monde animalier.” Le Grand Jojo, Jean-Paul ­Belmondo, Pierre Rabhi, Bernard Tapie, Jean-Pierre Bacri, Arlette Vincent… Quelques-uns des célèbres disparus de cette année 2021. Et quelques-unes des innombrables publications postées sur les réseaux sociaux à l’occasion de leur décès. Le #RIP, “repose en paix”, est l’un des hashtags les plus utilisés sur les réseaux sociaux. Le 2e tweet le plus retweeté de toute l’histoire d’Internet – hors Japon – annonçait le décès de l’acteur Chadwick Boseman, le 28 août 2020. Un peu plus de 3 millions de fois. En matière de volume de posts dédiés à partager la nouvelle du décès d’une célébrité, 2020 – encore moins 2021 – ne représente pas, pourtant, l’année des records. C’est en 2016 qu’il faut remonter pour observer des performances inédites en la matière.

Repost en paix

Car 2016, c’est l’année de la mort de David Bowie et de celle de Prince. Deux des artistes les plus populaires du monde. Le chanteur anglais a vendu 140 millions d’albums, le génie de Minneapolis, plus de 100 millions. Leurs chansons ont été écoutées plus d’un milliard de fois sur Spotify. La mort de Prince aurait généré plus de huit millions de tweets. Celle de David Bowie déclencha trois millions de #RIPBowie en quelques heures. Un tsunami virtuel de chagrin mondial. “Il faut remonter à ce qu’est un mur de réseau social: c’est une manière de se positionner, expliquait à l’époque le professeur de sociologie de l’image à l’Université de Lausanne, Gianni Haver dans un quotidien helvétique. Si publier sur sa page Facebook, sur Instagram, TikTok ou Tweeter une photo rare, une interview méconnue, un dessin original peut éventuellement apporter une petite plus-value à notre entourage numérique, un laconique “#RIP” suivi du nom d’une célébrité disparue indique un tout autre comportement. Cela signifie “je suis informé, je fais partie de l’actualité, j’appartiens au monde”. Cela sert à définir son profil. Lorsqu’il s’agit d’une star, c’est une façon d’indiquer ses préférences.”

Définir sa vie par le deuil

Les réactions ont plus à voir avec les individus qui les émettent qu’avec la personne qui meurt”, ajoute ­Corrie Sirota, spécialiste canadienne du deuil, autrice de Someone Died… Now What?, un guide d’aide à l’attention des proches d’un disparu. “Le deuil est plus qu’un événement, c’est un processus. Et un processus plutôt cyclique que linéaire. Au fil des années, la peine peut s’atténuer, puis revenir. Tout dépend du niveau d’attachement que vous aviez avec la personne disparue.” Célèbre ou pas. Les réseaux sociaux ont cependant changé la donne dans le ­rapport affectif qu’entretient le public avec une star.

Deux disparus ont déclenché des manifestations d’émotions cataclysmiques encore plus fortes que celles engendrées par Prince et Bowie. Il s’agit de Lady Di et de Michael Jackson. Mais lors de leur décès, les réseaux sociaux étaient soit inexistants soit naissants. Lorsque Michael Jackson meurt en 2009, Twitter vient d’apparaître, Facebook a cinq ans et le smartphone est au début de sa commercialisation. Le princesse de Galles, elle, meurt en 1997 en pleine préhistoire numérique… À Londres, les kilomètres de file devant Kensington Palace des particuliers attendant de pouvoir écrire un mot dans le registre de condoléances faisaient office des #RIP d’aujourd’hui. Le magazine britannique ­Spiked a publié un intéressant article comparant les deuils entre Diana Spencer et David Bowie. Et ­soulignait des éléments en commun et des diffé­rences entre les deux époques distantes d’à peine vingt ans. “On peut remarquer plusieurs facteurs en commun. Le culte de la célébrité, une société très sen­sible et très fertile en émotions et, en effet, déjà un tissu social plus fragmenté, qui utilise le deuil d’une célébrité comme un moyen de se (re)lier à des inconnus au travers de larmes et de pleurs collectifs.” Compenser sa solitude en pleurant avec et parmi les autres.

Avec la mort de David Bowie ou de Prince – ou avec, toutes proportions gardées, celle de Jean-Paul Belmondo, Bernard Tapie ou du Grand Jojo – les médias sociaux ont amplifié ce phénomène de manière extrême. “Les médias sociaux ont aidé à ­éliminer la distinction entre ce qui est public ou ce qui est privé entre les thématiques personnelles et collec­tives. Et ont permis une réaction instantanée au choc provoqué par une disparition.” La différence entre 1997 et 2016, entre le “passé” et le “présent”, c’est que lorsque la nouvelle de la mort de Lady Di est tombée, nous partagions notre incrédulité et notre tristesse avec ceux et celles – même inconnus – qui se trouvaient autour de nous. Actuellement, ­TikTok, Twitter, Facebook et consorts satisfont presque complètement le besoin de partager une expérience et de faire partie de la “conversation ­collective”. Est-ce que les réseaux sociaux et ­Internet sont devenus les nouveaux updates du rituel immémorial du deuil? C’est possible. Certainement pour des figures publiques, sans doute – encore – beaucoup moins pour des proches. On pourrait le regretter. Ou pas. On peut en effet ­considérer que pleurer un mort sur Internet, c’est lui donner une seconde vie. Une existence numé­rique. Et donc une forme d’éternité…

Sur le même sujet
Plus d'actualité