Crise des migrants: "À Calais, c’est de pire en pire"

Reportage à Calais, la ville phare de la migration qui connaît une explosion dramatique de tentatives de traversée de la Manche sur des bateaux gonflables.

Camp de migrants à Calais
Le camp de la honte à GrandeSynthe. Comme à Calais, les autorités locales y sont dépassées.© BelgaImage

Calais, 10 h, magasin Decathlon. Les rayons de l’enseigne d’équipement sportif sont approvisionnés en vue des fêtes de fin d’année. Un tapis rouge mène la clientèle dans un dédale de promotions. Parmi les idées cadeaux proposées figure, sur le dépliant numérique de l’enseigne, un Itiwit, un kayak gonflable 2 à 3 places vendu pour 300 euros. Un objet très pratique à emmener avec soi en randonnée ou à la plage: il se porte sur le dos. D’autres modèles sont suggérés parmi les “bons plans Noël”. Pourtant, ceux-ci sont absents des étalages du magasin calaisien. “Vous comprenez, on les a retirés des ventes parce que… ce n’est pas vraiment la saison”, explique le vendeur dont l’expression indique qu’il escamote la vérité. Du reste, les paddles et les planches de surf qui se dressent ­derrière l’employé contredisent son propos. “Qui voudrait faire du kayak avec cette météo?”, ajoute-t-il avec un sourire hypocrite.

Canot percé: 27 victimes

Car à Calais, les fantômes des 27 migrants morts au large, le 24 novembre dernier, à bord d’un canot pneumatique percé planent comme de lourds reproches. Le Monde, le New York Times, le Guardian, Libération, la BBC… distillent photos et histoires à mesure de l’identification des corps. Maryam Hamadameen, une jeune femme kurde de 24 ans qui allait rejoindre son fiancé. Ce barbier de Portsmouth a raconté comment il avait presque assisté, en direct, par Snapchat, au naufrage. “Quatre heures et dix-huit minutes après leur départ, je l’ai perdue. Ils étaient au milieu de la Manche, ils écopaient l’eau du canot en attendant les secours.” Kazal Hamad, une quadragénaire kurde de la frontière irako-iranienne et ses trois enfants: Hadia, 22 ans, qui rêvait à une carrière d’enseignante, Mubin, 16 ans, qui voulait être coiffeur et Hasti, 7 ans, dont le beau regard enfantin hante la dernière photo de famille publiée dans de nombreux journaux. Vingt-six des vingt-sept corps ont été formellement identifiés grâce au travail d’enquête de la Croix-Rouge et de la gendarmerie française. Une mobilisation exceptionnelle justifiée par l’ampleur du drame. Mais derrière cette tragédie emblématique et qui a enflammé les relations franco-britanniques – les deux pays se renvoient la responsabilité de ne pas avoir dépêché des secours -, se cache une triste réalité quotidienne. Qui ne fait pas la une des journaux.

Depuis le début de ce mois, on est à six disparus, commente Juliette Delaplace, 30 ans, chargée de mission salariée sur le littoral Nord pour le Secours catholique. À Calais, on pourrait avoir l’impression que la situation est de pire en pire. Je crois que ce n’est pas qu’une impression: c’est de pire en pire.” Si le port de Calais a toujours été un endroit de passage pour les traversées clandestines – se cacher dans les cales d’un navire est une pratique immémoriale -, la fin du siècle dernier marque une nouvelle dynamique. En grande partie à cause de la mise en service du tunnel sous la Manche. Le premier centre d’accueil pour migrants ouvre en 1999 à Sangatte et est organisé par la Croix-Rouge. Sa fermeture trois ans plus tard sonne le début de la lente dégradation de la situation dans la région des personnes cherchant asile. “L’État français déploie de plus en plus de moyens pour nuire aux personnes exilées. La politique menée est dramatiquement claire. Un: lutter contre les points de fixation. Il y a expulsion des campements et des lieux de vie toutes les 48 heures. Les autorités lacèrent les tentes, détruisent les arceaux et s’emparent des affaires de couchage. Deux: entraver le travail des associations. Depuis septembre 2020, nous en sommes au 7e arrêt préfectoral interdisant de distribuer des boissons et de la nourriture.” Cette politique se traduit urbanistiquement: rues ­condamnées, grillages et barbelés partout, de nombreux bâtiments murés. “Il y a dans cette ville de plus en plus de zones qui sont déboisées dans le but de priver les personnes d’un éventuel abri.” Un séjour calaisien en bord de digue vous enseignera, en outre, qu’il ne faut pas avoir le sommeil trop léger pour y passer la nuit. Un avion de Frontex y patrouille désormais à basse altitude. “La difficulté de survivre, organisée par les autorités, pousse les gens à prendre des risques inconsidérés pour traverser. On interdit la vente des kayaks? Certains utiliseront des paddles.” Mais il y a plus. Une enquête qui sera publiée en février 2022 réalisée auprès des migrants de Calais montre que seulement un tiers d’entre eux veulent réellement se rendre en Grande-Bretagne. Les autres, si on leur donnait l’occasion de se régulariser – en France, en Belgique, en Allemagne… – resteraient dans ces pays-là. “Ce qui pousse les gens à braver les dangers – comme les 27 personnes du 24 novembre – c’est la vie insupportable qu’on leur mène ici et l’absence de ­perspectives en Europe continentale.

naufrage à calais

Des réfugiés en surnombre sur un dinghy à Wimereux, près de Calais. © BelgaImage

Sous un écriteau anonyme

La frontière avec la Grande-Bretagne est de plus en plus sécurisée. “Depuis 1999, 340 personnes ont perdu la vie en tentant de traverser. On ne compte pas les disparus. Ils sont de plus en plus nombreux”, ­commente sombrement Juliette Delaplace. ­Quatre jours avant notre conversation, un chalutier se trouvant au large de Calais remontait un cadavre dans ses filets. Face à la multiplication des disparitions, un collectif d’associations – le groupe “décès/disparitions” – s’est mis en place pour aider à l’identification des dépouilles et donner une sépulture digne aux défunts. Ceux qui n’ont pas pu être identifiés finissent dans le cimetière nord de Calais sous un écriteau anonyme.

“Ça arrive avec ceux ou avec celles qui ont séjourné longtemps dans l’eau. Entre autres parce que les membres des communautés qu’ils ont pu fréquenter ne sont plus à Calais.” La jeune femme décrit une typologie des décès. Noyade, asphyxie au gaz carbonique dans les tentes, écrasement par camion ou train, électrocution. Une énumération macabre qui constitue la face cachée du contrôle des frontières. “Le plus ­terrible, ce sont ces tombes anonymes”, commente doucement Juliette Delaplace.

Des tentes découpées par des locaux

Il faut reconnaître que l’engagement des bénévoles et des salariés des associations qui tentent de venir en aide aux migrants ne représente pas la disposition majoritaire des Calaisiens. De l’hypocrisie, de l’indifférence, du dégoût… On n’a pas vraiment perçu de mansuétude de la part de la population locale envers les exilés. Une bière prise dans un ­bistrot du port nous a permis de surprendre une conversation entre des “civils” qui se vantaient d’aller découper des tentes au cutter et d’y faire exploser des Thunderflash.

Un tiers de la population calaisienne vit sous le seuil de pauvreté, explique Olivier Caron, Calaisien, président de la délégation bénévole du Pas-de-Calais du Secours catholique. On aurait pu penser que les personnes qui connaissent la précarité sont plus sensibles aux exilés, démunis comme eux. Eh bien non.” Olivier Caron fustige aussi l’attitude des autorités publiques qui traitent les exilés “comme s’ils étaient des goélands. On interdit de leur donner à manger en espérant qu’ils partent ailleurs. Et on hérisse toute la ville de barbelés de façon à ce qu’ils ne puissent pas se poser”. Un constat amer qui l’encourage encore davantage à
œuvrer pour “mettre un nom” sur toutes les victimes de ces traversées périlleuses. “Ne pas parvenir à identifier une personne migrante décédée, c’est une tombe anonyme de plus. Cela participe à la déshumanisation de cette population.

En Belgique aussi

Les journaux partenaires de la Leading European Newspaper Alliance ont sondé les Européens de dix pays sur leur perception de l’immigration. Résultat pour la ­Belgique: 48 % des Belges considèrent l’immigration comme une menace pour leur identité, 44 % pas, 8 % ne savent pas. Si l’accueil des migrants n’est pas aussi féroce dans notre pays qu’à Calais, on peut s’interroger sur la politique fédérale d’asile, pilotée par Sammy Mahdi, qui, chroniquement, a des accents “calaisiens”. Au Petit Château, en ce moment, par manque de places, des hommes seuls dorment dehors la nuit. Parfois des enfants. Cela dure depuis des mois. “Nous devrions à nouveau arriver à offrir un accueil à tout le monde”, a répété à nouveau, comme un mantra inopérant, Sammy Mahdi.

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