Ma vie en prison, épisode 4: une fouille musclée et humiliante

Un jeune détenu français raconte, sans filtre, la trouille du premier jour, la “promenade”, le parloir, les gardiens d'élite ou le mitard. Quatrième épisode de notre série en immersion dans le plus grand établissement pénitentiaire d’Europe.

cellule en prison
L’isolement ne modifie pas le régime de détention des détenus, à l’exception des contacts avec les autres prisonniers, et ne doit donc pas être confondu avec les sanctions disciplinaires, comme le placement d’un détenu au cachot. © BelgaImage

Ce sont les matons-commandos. En milieu fermé, comme dans les établissements pénitentiaires, la moindre tension peut vite prendre une ampleur démesurée et créer des situations ingérables. Les surveillants, ayant de facto établi une relation de proximité avec les détenus, n’incarneraient plus, selon l’administration, la force adéquate pour intervenir. Voilà pourquoi, suite à des tentatives d’évasion et de mutinerie particulièrement violentes survenues dans plusieurs maisons d’arrêt françaises en 2002, le ministère français de la Justice a mis sur pied les Équipes régionales d’intervention et de sécurité (ÉRIS), des escadrons d’élite de 35 à 70 super-gardiens spécialement formés pour rétablir l’ordre en milieu carcéral. Des équipes appelées en renfort lors de mutineries mais aussi pour fouiller les cellules des détenus à la recherche de stupéfiants, d’armes blanches ou de téléphones de ­contrebande.

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Tasers et boucliers

Cette journée-là était tranquille, aucun incident, un jour ordinaire, se souvient Saïd (prénom d’emprunt). Le repas du soir était servi comme tous les jours à 17h45 et un surveillant a refermé la porte de ma cellule pour la soirée et la nuit. Moi, je n’avais pas pris le plateau et j’ai donc décidé de me faire une pizza. Je commence à la préparer et j’entends un bruit de crochet derrière ma porte. Les ÉRIS sont très malins, ils ouvrent tout doucement la cellule pour que le détenu ne les entendent pas et ne puisse pas faire disparaître des objets illicites.” Le jeune majeur comprend tout de suite ce qui l’attend: une fouille musclée. “J’ai attrapé mon téléphone, je l’ai plongé au fond de la cuvette de la toilette et j’ai tiré la chasse. Le téléphone a été évacué.” Trois secondes plus tard, le groupe spécial d’intervention fait irruption dans sa cellule. “Des mecs cagoulés, armés de tasers et équipés de boucliers ouvrent brusquement la porte et me tombent dessus. Ils me mettent au sol et me menottent.” Le jeune détenu est alors emmené manu militari en salle de fouille et mis à nu. “Les fouilles réalisées par ces équipes spéciales sont particulièrement dures car ces flics vous demandent de lever les jambes en l’air, parfois même de soulever votre pénis et vos ­testicules, et ils sont 6 ou 7 à vous regarder à poil. Je comprends bien l’intérêt des fouilles en prison pour raisons de sécurité mais lorsqu’elles deviennent systématiques, elles ont surtout pour objectif de vous humilier.”

les gardiens d'élite en prison

© BelgaImage

Saïd patiente alors dans une cellule vide durant quatre heures et demie. Une expérience éprouvante pour ce prisonnier qui commence à discuter avec d’autres détenus dont la cellule est ­également fouillée. “Je regarde alors sous la porte et je vois que les ÉRIS prennent mes affaires et les placent dans des cartons pour les envoyer au scanner à rayons X. Histoire de vérifier qu’il n’y a rien d’illégal caché dans ma plaque chauffante, ma télévision, ma console de jeux, mes paquets de pâtes ou de biscuits.” Rien à signaler. Saïd réintègre sa cellule à 23 h. Une cellule sens dessus dessous. “Tout était renversé, c’était le bordel. Il y avait même des empreintes de pattes de chien sur mon lit. J’ai tout nettoyé et je me suis couché crevé et affamé puisque je n’avais toujours rien avalé. Durant ces longues heures, je ne pensais d’ailleurs qu’à une chose: ma pizza.

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Mon séjour à l’isolement

Au fil des mois, la routine a commencé à s’installer. Le jeune détenu passe une grande partie de son temps à cuisiner. Mafé de poulet, tajine aux olives, tacos, pizzas, tiramisu… Un jour, il tweete même: “Je vais organiser un Top Chef ­spécial hèbs (“prison” en arabe – NDLR) avec un grand chef et des candidats détenus!” Jusqu’au jour où… “Je marchais tranquillement en promenade quand le gardien crie mon nom dans le haut-parleur. Je me rends alors dans le bureau du ­surveillant gradé qui m’informe que je suis placé à l’isolement pour des suspicions de trafic avec un gardien. Des suspicions visiblement fondées sur des recueils d’informations.” Saïd affirme ne pas comprendre la raison de cette mesure disciplinaire. “Quand je sors du bureau du chef, je suis immédiatement transféré au bâtiment D3 où se trouve le quartier d’isolement. Le surveillant m’informe que mes affaires personnelles suivront.”

À Fleury-Mérogis, le quartier d’isolement se trouve au quatrième étage du bâtiment D3. Y sont détenus des personnes jugées vulnérables comme des balances ou des pointeurs (violeurs) et des profils de grand banditisme. “Avant d’intégrer ma cellule, j’ai eu droit à une fouille au corps minutieuse. Mais la seule chose à laquelle je pensais était de récupérer mes affaires personnelles.” Saïd attend plusieurs heures dans cette cellule vide avant qu’on les lui apporte. “Je réfléchissais aussi aux moyens de trouver un nouveau téléphone car j’étais sûr à 100 % que les gardiens allaient trouver celui que j’avais caché dans ma cellule.

Effectivement… “Quand les surveillants m’ap­pellent pour que je récupère mes cartons, ils m’annoncent qu’ils ont trouvé mon smartphone et que je n’échapperai pas à un “CRI”, c’est-à-dire un compte rendu d’incident qui me vaudra un séjour au mitard (dans notre prochain épisode).” Le jeune détenu fait le ménage et s’installe dans sa nouvelle cellule. “C’est à la tombée de la nuit que je me rends véritablement compte que je suis à l’isolement. La soirée est très compliquée, je ne peux pas appeler ma famille et j’ai peur qu’ils s’inquiètent de ce long silence. Il n’y a rien de pire que de casser les habi­tudes. C’est pourtant une des spécialités de la prison.” Après une première journée à l’isolement, Saïd obtient le droit de sortir en promenade. Dans ce quartier de haute sécurité, la cour ne se trouve pas à l’extérieur du bâtiment mais bien à l’intérieur. “Il s’agit de deux cellules dont on a cassé le mur mitoyen et remplacé les plafonds par du grillage. Histoire d’apercevoir quand même le ciel. Je suis resté une heure à tourner en rond dans ces quelques mètres carrés. Je n’ai parlé à personne ­tellement j’étais pressé d’en finir et de retourner dans ma cellule.

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“Pour lutter contre la canicule, j’ai fait une piscine dans ma cellule!”

piscine en prison

© DR

Des nuits à parler tout seul

Sans grande surprise, le plus dur à l’isolement, selon ce détenu, c’est la solitude. “À part les ­surveillants, on ne voit strictement personne. Je passais parfois des nuits à parler tout seul. Si on n’est pas mentalement très fort, on peut très vite péter un plomb à l’isolement.” Preuve que les petits trafics en prison sont légion, même dans les quartiers les plus sécurisés, Saïd finit par ­mettre la main sur un GT-Star, un téléphone espion.

Sauf que celui-ci s’avère inutilisable. “Il est impossible de capter un réseau mobile à l’isolement car l’administration y a installé des brouilleurs de fréquences. Pas davantage de chance de faire entrer des objets via les visites car on se rend au parloir accompagné de plusieurs surveillants et tous les mouvements sont bloqués à l’intérieur du bâtiment pour éviter tout contact entre les détenus.” On savait déjà que les gardiens étaient les premiers à dealer des mobiles clandestins aux prisonniers. On sait à présent qu’ils revendent à prix d’or des smartphones aphones. “Mais le dispositif de sécurité ne s’arrête pas là. À l’isolement, on est vraiment des VIP… Même quand on mange dans notre cellule, on a plusieurs gardiens en poste devant notre porte. J’avais l’impression d’être Pablo Escobar.” Saïd restera à l’isolement pendant “quelques mois”. “Le jour où j’ai finalement pu réintégrer ma cellule, je me suis senti… libre. Cela peut sembler très étrange à entendre pour ceux qui ne sont pas en état d’incarcération, mais je me suis vraiment senti déchargé d’un énorme fardeau.

Dans le prochain et dernier épisode, Saïd passe dix jours au cachot, une prison dans la prison.

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