Ma vie en prison, épisode 3: le stress du parloir

Un jeune détenu français raconte, sans filtre, la trouille du premier jour, la “promenade”, le parloir, les gardiens d'élite ou le mitard. Troisième épisode de notre série en immersion dans le plus grand établissement pénitentiaire d’Europe.  

le parloir dans une prison
© BelgaImage

Deux mois ont passé depuis que Saïd est incarcéré. Et deux mois qu’il n’a aucun contact physique avec sa famille. Finalement, sa mère obtient une autorisation. Pour visiter une personne en prison, il faut en effet faire une demande de permis de visite auprès du juge si le détenu est en détention provisoire ou auprès de l’établissement pénitentiaire s’il a été condamné. “À l’appel de 13 h, un surveillant m’ouvre la porte et m’annonce que j’ai parloir, en ­deuxième tour, et qu’il viendra me chercher dans 30 minutes.” Dans cette usine à détenus, les contacts entre prisonniers et surveillants sont extrêmement limités. Deux fois par jour, à 7 h et à 13 h, les gardiens font l’appel. Ils ouvrent alors chaque cellule et vérifient que le détenu est bien présent et en vie. Deux rondes, à 20 h et à 5 h, ­viennent compléter cette surveillance. Le gardien se contentant alors de jeter un œil à travers l’œilleton de la porte. La nuit, un bouton-poussoir situé à l’extérieur de la cellule permet d’éclairer l’intérieur. “C’était mon premier parloir et comme je venais d’être incarcéré, je n’avais aucune tenue de rechange. J’ai donc essayé d’être le plus présentable possible.” Le surveillant vient chercher Saïd. “Pendant tout le trajet jusqu’à la salle d’attente du parloir, j’ai la boule au ventre. Ce n’est pourtant pas Michael Jordan qui me rend visite, juste ma mère.” C’est en tout cas ce qu’il présume. Car si les détenus à Fleury peuvent refuser un parloir, on ne leur dit jamais qui vient les voir.

La prison tue. C’est même une hécatombe. En moyenne, dans les prisons belges, 15 détenus s’ôtent la vie chaque année. Soit un décès sur trois en détention. Rapporté à l’ensemble de la population carcérale, la statistique fait froid dans le dos. Le taux de suicide des détenus est huit fois supérieur à celui des citoyens non incarcérés. Ce chiffre serait par ailleurs sous-estimé. Un décès par overdose, par exemple, étant catégorisé comme un accident. À notre connaissance pourtant, il n’existe toujours pas de ligne directrice sur la prévention du suicide en milieu carcéral.

Saïd arrive alors dans la salle d’attente où ­patientent une quinzaine d’autres prisonniers. Un surveillant donne ensuite à chaque détenu le numéro de la cabine où il recevra son visiteur. À Fleury, ces petites salles individuelles comportent une table, deux chaises et une fenêtre sur le couloir pour permettre aux gardiens de surveiller les ­visites. “Je patiente, toujours aussi stressé, et le surveillant ouvre la porte et nous conduit vers les cabines. Je ­marche en regardant les numéros des petites salles jusqu’à celle qui m’a été désignée. Mais j’ai trop peur de regarder par la fenêtre car je sais que je vais voir ma mère. Du coup, je me plaque contre le mur en face et j’attends que le gardien crie “Départ parloir”.”

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" Ce moment-là brise le cœur d’un homme "

Le jeune détenu ouvre alors la porte de la cabine et aperçoit sa maman. “Je ne suis pas sûr que je vous raconterais ça si je ne m’exprimais pas anonymement parce que c’est très intime, mais dès que j’ai vu ma mère, je l’ai prise dans mes bras et on a tous les deux fondu en larmes. Je n’arrivais plus à la lâcher, j’étais beaucoup trop ému. J’ai beau être un homme aujourd’hui, j’étais comme un enfant perdu dans un supermarché qui retrouve sa mère.” Les retrouvailles durent exactement 45 minutes. “Elle ne me reconnaissait plus car j’avais perdu beaucoup de poids. On a parlé de la détention, de son quotidien. J’ai essayé de la rassurer et de profiter d’elle au maximum car le temps défile à une vitesse folle. Quand le surveillant a crié “Fin de parloir”, j’étais dégoûté. J’ai fait un dernier câlin à ma mère et lui ai dit au revoir comme si c’était la dernière fois. Ce moment-là brise le cœur d’un homme.”

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Retour en salle d’attente où Saïd découvre un étrange manège. Car au parloir, on ne s’échange pas que des câlins. “Je voyais les autres détenus se caler un téléphone ou une boulette de shit entre les fesses en se demandant s’ils allaient être fouillés. Avant chaque parloir à Fleury, les surveillants notent en effet aléatoirement le nom des détenus qui passeront à la fouille après leur visite.” Un surveillant annonce à Saïd qu’il n’y échappera pas. “Je n’avais rien d’illégal sur moi, j’ai obtempéré. J’entre dans la cabine et il me demande de me déshabiller et de lever les deux jambes en l’air. Il se baisse pour voir si je ne cache rien dans mon anus, me dit de me rhabiller et me renvoie dans ma cellule. C’est très humiliant, mais ce n’est pas l’aspect le plus dur de l’incarcération. La privation de liberté et la séparation avec ma famille sont bien pires.

Dans le prochain épisode, Saïd fait la rencontre des matons-commandos, ces gardiens formés pour rétablir l’ordre en milieu carcéral, et de leurs fouilles… musclées.

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