Ma vie en prison, épisode 2: "Tu découvres aussi la violence"

Un jeune détenu français raconte, sans filtre, la trouille du premier jour, la “promenade”, le parloir, les gardiens d'élite ou le mitard. Deuxième épisode de notre série en immersion dans le plus grand établissement pénitentiaire d’Europe.

prison fleury
Partout, des grilles et du métal. Les nouveaux détenus tremblent. C’est le “choc carcéral”. © BelgaImage

Un matin, un surveillant ouvre la porte de la cellule de Saïd et lui annonce qu’il quitte le quartier des arrivants. “Prépare ton paquetage, tu es muté au 3e étage du bâtiment D1. Je viens te chercher dans 20 minutes.” Nouvelle angoisse qui semble reléguer celle des premiers jours au rang de simple appréhension. Super-stressé par ce ­nouvel inconnu, le jeune détenu est alors placé dans une camionnette. Fleury-Mérogis est tellement vaste que les transferts s’effectuent en véhicule. “Quand je suis arrivé devant le hall du bâtiment D1, j’ai ressenti une sensation que je n’oublierai jamais. Partout, je ne voyais que des grilles et du métal. Mes jambes ont commencé à trembler. J’ai appris plus tard que cela s’appelait le choc carcéral.”

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Après avoir patienté dans une salle d’attente, un surveillant emmène Saïd dans la cellule où il va être enfermé durant les prochains mois. “Quand il a ouvert la porte, j’ai été choqué par la saleté de la cellule, du lit, de la douche et de la toilette. C’était immonde. Je n’ai pas prononcé un mot et je suis entré.” Comme seules affaires personnelles, il n’a qu’un caleçon, un jogging et un t-shirt. “J’ai ensuite demandé à un gardien si je pouvais avoir la télévision. En tant que nouveau détenu, c’était le seul divertissement possible. Il m’a répondu que j’avais dépensé les 20 euros d’indigence  qu’on m’a donnés quand je suis entré et que la télévision coûtait désormais 14,10 € par mois.” Saïd restera trois semaines sans écran. Et sans codétenu comme c’est souvent le cas avec les jeunes majeurs. “Au début, je ne faisais que ­dormir et prier. Puis j’ai commencé à discuter avec les cellules voisines. C’était ma nouvelle routine. Ils m’envoyaient des Twix et des Mars par “yoyo”, une sorte de corde constituée de morceaux de draps de lit. On fait balancer cette corde de notre fenêtre à celle de la cellule voisine pour faire passer des objets.

Les indigents

En Belgique comme en France, les détenus “indigents” qui ne reçoivent pas d’argent de l’extérieur et n’ont pas la possibilité de travailler en prison (par exemple parce qu’il y a pénurie d’offres) perçoivent de l’établissement pénitentiaire une aide financière et matérielle. Celle-ci varie fortement d’une prison à l’autre, selon les derniers chiffres qui datent de 2013. À Andenne, les indigents reçoivent environ 50 euros par mois et un kit d’hygiène gratuit. Une aide qui plonge à 45 euros par mois à Nivelles, 40 euros à Jamioulx ou Lantin, 29 euros à Forest, 20 euros à Dinant et 5 euros à Saint-Gilles. Précisons aussi que lorsque le travail en prison est possible, il est rémunéré entre 0,75 et 4 euros de l’heure.

Lynchage d’un “pointeur”

La première promenade au quartier des arrivants avait été un choc pour ce nouveau détenu. Elle n’avait pourtant rien à voir avec la cour définitive des incarcérés. “Un truc de fou! D’un coup, tu te retrouves avec 200 ou 250 autres détenus. Tu ­découvres aussi la violence. Comme cette fois où un grand Black est arrivé à la promenade. Dès que la porte de la cour a été fermée, plusieurs détenus sont arrivés, l’ont foutu complètement à poil et ont ­commencé à le lyncher. Le mec était couvert de sang. Les surveillants l’ont récupéré devant la porte et l’ont emmené à l’infirmerie. Il était incarcéré pour viol. À Fleury, ils ne rigolent pas avec les pointeurs (violeurs – NDLR) et les balances. Ces détenus-là se font systématiquement tabasser.” Saïd fait aussi ses premières ­rencontres en promenade. Mais sa ­préoccupation numéro 1 reste d’appeler sa maman.

J’ai alors découvert l’existence de téléphones por­tables miniaturisés. Ça s’appelle des GT-Star.” Des mobiles que les prisonniers cachent dans leur caleçon ou leur rectum en espérant ne pas passer à la fouille. “Un détenu m’a descendu le sien par yoyo et j’ai pu appeler ma mère. Ça faisait un mois qu’elle n’avait pas entendu ma voix. Elle était super-inquiète et pleurait au téléphone. Je l’ai rassurée et lui ai demandé de me déposer du linge car je portais toujours les habits que j’avais le premier jour.” Le jeune détenu commence ensuite à recevoir ses premiers mandats de sa famille. Environ 100 euros par mois pour “cantiner”, c’est-à-dire acheter des produits et des aliments. “On nous donne chaque lundi un bon qu’on doit remplir avec ce que l’on souhaite acheter et on est livré 10 jours plus tard. La première fois, j’ai acheté une plaque chauffante à 46 €, des poêles et des casseroles. J’avais déjà dépensé la moitié de mes sous.” La prison, insiste Saïd, est une micro-société. “Avec de très fortes inégalités. Certains détenus reçoivent de l’argent de leur famille, ont des visites au parloir. D’autres n’ont rien et c’est extrêmement dur pour eux.”

Grâce à quelques premiers contacts noués au sein de la prison, Saïd tente de se procurer un smartphone. “J’ai demandé à un détenu s’il n’y avait pas un “ayat” (retranscription phonétique du verbe “appeler” en arabe – NDLR) à vendre et il m’a répondu qu’il y avait des iPhone 5C, réputés plus faciles à passer par les surveillants. À Fleury, il n’y a pas de parachutage de téléphones depuis l’extérieur, c’est trop sécurisé. Les gardiens font entrer les smartphones dans la prison. J’ai essayé d’en négocier un mais il en demandait 1.000 euros.

Dans le prochain épisode, le jeune détenu reçoit sa première visite en prison, celle de sa maman. Un moment rempli d’émotions.

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