Ma vie en prison, épisode 1: "Les arrivants, c’est la première grosse claque"

Un jeune détenu français raconte, sans filtre, la trouille du premier jour, la “promenade”, le parloir, les gardiens d'élite ou le mitard. Premier épisode de notre série en immersion dans le plus grand établissement pénitentiaire d’Europe.

la prison Fleury-Mérogis
L’établissement affiche un taux d’occupation de… 124 %. © BelgaImage

Maison d’arrêt de Fleury-Mérogis en banlieue parisienne. Dans cette usine à détenus, un homme a décidé de témoigner. Sans fard et sans la surveillance ou la censure des courriers et des parloirs. Nous l’appellerons Saïd. Via un smartphone de contrebande et un compte anonyme créé sur Twitter, il dévoile son quotidien dans une cellule partagée de 9 m2, la violence des promenades, les séjours en isolement, les petits trafics ou… ses pâtisseries fines réalisées en mode système D. Avec l’objectif d’insuffler un peu d’humanité dans cet univers désincarné. Pour prolonger cet exutoire, nous décidons de communiquer très régulièrement avec lui. La nuit, entre deux rondes, et en respectant la première règle déontologique de tout visiteur de prison: ne jamais lui demander la raison de son incarcération. Tout ce que l’on peut dire est que le monde de Saïd a basculé le jour où son domicile a été perquisitionné. Un plongeon brutal des lumières de la ville aux ténèbres du plus grand pénitencier européen.

L’humiliation

Je ne vous donnerai pas mon âge exact car je tiens à rester anonyme mais disons que j’avais entre 18 et 21 ans quand je suis entré en prison. Après ma garde à vue, j’ai été déféré au palais de justice et le juge a décidé de me placer en mandat de dépôt (ordre donné par un juge au directeur d’une prison de recevoir ou de maintenir en détention une personne condamnée à de la prison ferme ou un mis en examen placé en détention provisoire – NDLR). J’étais donc tout jeune quand je suis entré pour la première fois à Fleury-Mérogis. Durant mon transfert, menotté dans un ­fourgon de la police, je ne vais pas vous mentir, j’étais terrifié. D’autant que j’étais le seul détenu dans le véhicule. Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre et cet inconnu me foutait les boules.

Saïd arrive alors au dispatching, l’accueil des prisonniers. “On passe au greffe, où l’on prend nos empreintes et une photo qui figurera sur la carte de circulation. Une sorte de carte d’identité que le détenu doit toujours avoir sur lui lors de ses déplacements, en promenade, au parloir, à l’infirmerie…” Passé cette étape, le jeune homme est placé dans une minuscule cellule dotée de barreaux. “On attend parfois une heure dans cette cage qu’un surveillant nous emmène dans une cabine pour subir la première fouille à corps. Je me retrouve tout nu et un gardien de prison vérifie que je ne cache rien d’illicite. L’humiliation.” Saïd reçoit alors un kit de base (produits d’hygiène, couverture, fourchette, assiette…) et est conduit avec une dizaines d’autres détenus au quartier des arrivants.

dans la prison Fleury-Mérogis

Enfermés 23 heures sur 24 dans une cellule de 9 m2. © BelgaImage

Cris et bruit de clés

Les arrivants, c’est un lieu isolé des bâtiments où sont incarcérés les autres détenus. C’est la première grosse ­claque. En quelques heures, tu quittes ton confort, ta famille et tes amis pour l’extrême opposé. Tu ne connais personne et tu plonges dans un monde inconnu, obscur et violent. Ma cellule était complètement vide et je n’avais qu’un jogging et un survêtement. Le strict minimum. Et les seuls sons que tu entends sont les cris des détenus et le bruit des clés dans les portes. Franchement, si tu arrives à supporter les arrivants, t’es prêt pour Koh-Lanta. Je n’avais pas non plus de télévision mais ma première préoccupation était de contacter ma famille pour leur donner de mes nouvelles et les rassurer.” Saïd se met alors en tête de trouver un téléphone por­table. Formellement interdits et passibles de 7 à 20 jours de mitard, voire parfois d’un allongement de la peine, les mobiles, on le sait, circulent pourtant dans les prisons belges ou françaises. “J’ai essayé d’en trouver un mais c’est impossible pour les arrivants, il n’y a pas de trafic ni de parloir. Je me suis donc rabattu sur le courrier et j’ai commencé à écrire des lettres. J’étais revenu à l’époque des Visiteurs (rire)!” Détenu durant 15 jours dans cette antichambre de la prison, ce jeune homme fond littéralement. “J’ai dû perdre 8 kilos car je ne m’alimentais presque pas. Tous les plats sont cuisinés à l’eau et trop peu cuits, franchement immangeables.” Il tue le temps devant la télé qu’il finit par obtenir. “Je regardais toutes les chaînes en boucle, je n’avais aucune activité. Bref, je découvrais l’enfermement et cela a été très difficile.” À Fleury, il n’y a pas de réfectoire et les détenus sont enfermés dans leur cellule plus de 23 heures sur 24. L’horaire ne laisse aucune place aux imprévus. “On se réveille en sursautant à 7 h au son des loquets et on met notre ­poubelle devant la porte. Après on peut se recoucher si on veut. Le dernier repas arrive en fin d’après-midi et on referme la porte de la cellule de 17h30 à 7 h.” La seule opportunité de voir la lumière du jour est donc la promenade qui se fait soit le matin soit l’après-midi et dure 30 minutes.

La première fois que je suis sorti, j’ai été sidéré. La cour des arrivants est petite et on ne voit rien d’autre à l’horizon que des murs et des barbelés. J’avais aussi très peur car j’étais le plus jeune de la promenade. J’ai un certain gabarit et je n’avais pas la trouille de me faire agresser dans ma cellule par un codétenu, y compris sexuellement, mais je redoutais fort la violence des prome­nades.” Le jeune prisonnier se rassure alors auprès d’un groupe de détenus d’origine algérienne. “Ils ont été super-gentils avec moi, m’ont expliqué comment cela se passait ici et m’ont dit de ne pas m’inquiéter, que c’était finalement assez “tranquille”. Les maisons d’arrêt françaises, m’ont-ils dit, ne sont pas aussi dures et violentes que les prisons américaines que l’on voit dans les séries.” Le jeune détenu va rapidement déchanter.

Dans le prochain épisode, Saïd découvre le choc carcéral ainsi que cette violence tant redoutée.

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