Migration: la Manche, nouveau cimetière

27 personnes ont perdu la vie entre la France et ­l’Angleterre. En attendant, en Europe, les migrants sont avant tout considérés comme des statistiques, des sujets électoraux et des moyens de pression.

gilet de sauvetage dans la Manche
© BelgaImage

La France ne laissera pas la ­Manche devenir un cimetière”, a lâché le président français Emmanuel Macron à l’annonce du pire drame migratoire survenu dans la Manche, mercredi dernier, où 27 personnes ont péri. En tout 17 hommes, sept femmes, dont une enceinte, et trois enfants ont perdu la vie au large de Calais alors qu’ils souhaitaient rejoindre la ­Grande-Bretagne. Une première victime a été identifiée. Maryam, Kurde de 24 ans, voulait quitter le nord de l’Irak pour rejoindre son fiancé au Royaume-Uni. Il a assisté à sa mort quasi en direct.

Le drame a ému l’Europe et ravivé les ­tensions. Au lendemain du naufrage, le Premier ministre britannique Boris Johnson exhortait la France à récupérer les migrants venus de Calais, dans une lettre qu’il a postée sur Twitter avant même de l’envoyer à Emmanuel Macron. Colère de l’exécutif français, qui a exclu le Royaume-Uni de la réunion européenne amenée à renforcer la lutte contre les réseaux de passeurs. Une réunion qui a rassemblé les ministres en charge de l’immigration belge, français, allemand et néerlandais, la Commission et les directeurs des agences européennes de police criminelle Europol et des frontières Frontex. Il en est ressorti un mot d’ordre: la coopération. Aussi, voire surtout, avec… les Britanniques.

Nous devons nous aider collectivement à mieux lutter contre les passeurs, des renseignements nous manquent, des réponses ne sont pas toujours au rendez-vous des ­demandes de la police française”, a expliqué le ministre français Gérald Darmanin. Résultat majeur de la réunion, que certains estiment plus symbolique qu’autre chose, le déploiement d’un avion de Frontex qui inspectera le littoral “jour et nuit”. Pour le reste, une volonté de répression des passeurs et des personnes migrantes, au grand dam des ONG et associations qui réclament une vision plus humaine de la migration. Le matin même de la réunion, une intervention policière délogeait des dizaines de réfugiés en bordure de Calais.

Mais c’est l’Europe entière qui craque de partout. Le sud de l’Italie craint notamment un “nouveau Lampedusa”. La petite commune de Roccella Ionica a vu débarquer 2.500 migrants depuis octobre. ­L’Italie dénonce une trahison de l’Europe. De nombreux États membres s’étaient engagés en 2019 à accueillir une partie des réfugiés sauvés par les bateaux des ONG. En trois ans, un peu plus de un pour cent des 103.000 personnes ayant rejoint la Botte a été réparti entre pays européens. La frontière polono-biélorusse est également en train de se transformer en ­cimetière. Des milliers de migrants s’y entassent. Entre le froid et la violence de la police polonaise qui leur refuse l’entrée, les morts s’accumulent. Le régime biélorusse de Loukachenko est accusé par l’UE ­d’instrumentaliser les migrants pour ­mettre la pression sur l’Europe, qui avait sanctionné le pays à la suite de sa réélection réputée frauduleuse.

des migrants voulant atteindre l'Europe

© BelgaImage

Le chiffre

Il y a la Manche, mais les corps s’entassent aussi en Méditerranée. Au premier semestre 2021, au moins 1.146 migrants y ont perdu la vie. Le double de 2020.

Frontex critiqué

L’agence européenne de police des frontières Frontex est la cible des ONG. On lui reproche notamment de participer au refoulement de migrants aux frontières. Ces “pushbacks” ­violent les droits fondamentaux reconnus par Bruxelles. Ils ont notamment lieu en mer Égée et sont le fait de la police grecque. Des agents de Frontex sont accusés d’avoir laissé se dérouler ces pushbacks, voire d’en avoir été com­plices. Der Spiegel avait diffusé une vidéo en octobre 2020 montrant un navire de Frontex repoussant un bateau de réfugiés.

Pourquoi l’Angleterre?

Gérald Darmanin a appelé la Grande-Bretagne à réduire son attractivité. Il dénonce “un marché du travail qui fait que sans pièces d’identité, vous pouvez travailler”. L’économie anglaise étant moins régulée, c’est effectivement l’une des motivations principales des réfugiés qui y voient un eldorado. Mais les conditions de vie de ces travailleurs illégaux restent extrêmement ­précaires. La pratique de l’anglais et le fait d’avoir un proche qui a réussi à s’y installer sont d’autres raisons du “succès” de l’Angleterre. Pourtant, un climat xénophobe y règne, encore plus depuis le Brexit. Qui a paradoxalement fait sortir l’Angleterre de l’accord de Dublin et oblige le pays à traiter les demandes d’asile sur son territoire.

Externalisation de l’immigration

Suivant l’exemple australien, l’Angleterre a instauré le visa à points, un moyen de sélectionner les demandeurs d’asile en fonction de leurs qualifications. Maintenant, elle souhaite externaliser la prise en charge de ces migrants. Le Royaume-Uni se tournerait vers l’Albanie (qui a démenti) ou le Rwanda, qui négocie déjà une telle collaboration avec le Danemark. L’Australie sous-traite son immigration depuis 2013 en Papouasie, en Nouvelle-Guinée et à Nauru. Un dispositif très cher, deux fois plus qu’un accueil en Angleterre selon les premiers calculs. En Australie, il aurait coûté près de 9,6 milliards de dollars entre 2013 et 2016.

Sur le même sujet
Plus d'actualité