Libye: d’inhumaines prisons pour empêcher les migrants d’atteindre l’Europe

Les Garde-Côtes libyens traquent les bateaux de migrants pour les ramener sur terre, dans des prisons de fortune inhumaines où les détenus sont maltraités et battu. Un système en partie soutenu par l’argent de l’Union européenne.

Libye: d’inhumaines prisons pour empêcher les migrants d’atteindre l’Europe
Des migrants récupérés par les Garde-Côtes libyens. (@Belga Image)

Depuis un an et demi, la pandémie de Covid-19 s’est, assez logiquement, emparée de l’actualité et des médias, éclipsant un autre phénomène par la même occasion: la crise migratoire.

Cette dernière est revenue quelque peu sur le devant de la scène avec le départ des États-Unis d’Afghanistan et la reprise en main du pouvoir par l’Afghanistan.

Lorsqu’on parle d’immigration, le sujet est souvent traité avec le regard du pays accueillant ou sous l’angle de la situation dans le pays qui est fui. Mais le chemin entre le départ et l’arrivée est plus rarement mis en avant.

C’est ce qu’a voulu faire le New Yorker dernièrement en pointant son projecteur sur la Libye, les derniers kilomètres sur la terre ferme avant la Méditerranée pour de nombreux Africains quittant leurs pays respectifs pour l’Union européenne.

Le magazine raconte comment le pays et ses " Garde-Côtes " agissent comme d’ultra-violents douaniers pour le compte de l’Europe, empêchant les migrants de traverser la mer, en les traquant, les capturant et les enfermant dans d’inhumaines prisons de fortune.

3 prisonniers par mètre carré

À Gout al-Shaal, un ancien quartier industriel de Tripoli, d’anciens entrepôts ont été transformés et ont réouvert au début de 2021. Les lieux ont été entourés de barbelés et sont désormais gardés par des soldats, camouflés de noir et de bleu, armés de mitraillettes. L’endroit se nomme Al Mabani, " les bâtiments " en arabe. Il s’agit d’une des multiples prisons à migrants réparties sur le territoire libyen.

On y trouve 8 " grandes " cellules, accueillant au total environ 1.500 personnes, séparées par sexe. On compte environ une toilette pour 100 prisonniers, forçant ces derniers à faire leurs besoins dans des bouteilles ou dans la douche. Pas de lit, ni autre ameublement : simplement de très fin coussins au sol et pas pour tout le monde. Certains dorment donc la nuit, d’autres le jour. Selon des estimations d’associations humanitaires, on compte environ 3 migrants par mètre carré. Tout juste de quoi se coucher en boule au sol.

Les détenus sont emmenés dehors deux fois par jour, avec interdiction de regarder le ciel ou de parler. C’est à ce moment qu’ils sont nourris. De grands bols leur sont servis au sol, telles des auges pour des animaux.

Ceux qui désobéissent sont frappés et torturés, parfois sans raison. Certains sont aussi emmenés dans un bâtiment d’isolement, où ils se retrouvent pendu au plafond et battus.

En septembre, environ 6.000 migrants étaient détenus dans de telles conditions.

Une organisation violente et suréquipée

Si cette institution et les autres du même genre sont remplies, c’est grâce aux Garde-Côtes libyens, une organisation quasi militaire, liée aux milices en place dans le pays. Elle patrouille sur le littoral et en mer afin de traquer les embarcations de fortunes des migrants, les forçant à retourner en Libye avec eux, pour croupir dans une de ces fameuses prisons.

Lorsqu’ils repèrent un radeau ou canot de migrants, les Garde-Côtes foncent avec leurs bateaux pour arriver avant les associations humanitaires, tirant parfois sur leurs équipes. Avec la vitesse, ils font parfois tomber certains voyageurs dans l’eau. Ils font grimper certains à bord de leur embarcation en les frappant, se préoccupant peu des noyades pourtant fréquentes. Leur négligence est responsable de dizaines de décès.

Malgré ce nom laissant penser qu’il s’agit d’une branche de l’armée, les Garde-Côtes sont désorganisés: il s’agit d’un amalgame de patrouilles locales. Ils ont pourtant juridiction jusqu’à 100 kilomètres après la côté libyenne, c’est-à-dire dans les eaux internationales. Bien que non officielle, cette organisation est super-équipée: plusieurs bateaux, dont 6 hors-bords, une trentaine de tout-terrain, des radios, des téléphones satellites, des uniformes ainsi que des centres de commande. De quoi entreprendre leurs opérations de traque et capture de migrants dans des conditions optimales.

Soutien financier européen

Si les Garde-Côtes disposent de tels moyens, c’est parce qu’ils disposent d’un important soutien financier, non pas de la Libye, mais bien de l’Union européenne.

En 2013, le drame de Lampedusa avait éveillé de nombreuses consciences sur la problématique de la migration. Deux ans plus tard, l’Union européenne créa le Fonds fiduciaire d’urgence pour l’Afrique, qui a dépensé 6 milliards de dollars depuis sa création. C’est la Commission européenne qui décide des montants et destinataires de ces aides, qui ne doivent pas être validées par le parlement. Officiellement, elles " sont destinées à sauver des vies, à protéger les personnes dans le besoin et à lutter contre la traite des êtres humains et le trafic de migrants ", selon le porte-parole du fonds.

Mais il a été démontré que ces subsides servent aussi à faire pression sur les gouvernements africains pour que ceux-ci adoptent des politiques anti-immigration sévères et les fassent respecter.

En 2016, Marco Minniti est élu ministre de l’Intérieur en Italie et compte agir dans la direction opposée du gouvernement précédent, qui avait aidé des centaines de milliers de migrants à parvenir en Europe en toute sécurité.

Pour cela, il a conclu des accords avec le gouvernement libyen de l’époque, pour " coopérer pour identifier des solutions urgentes à la question des migrants clandestins qui traversent la Libye pour rejoindre l’Europe par la mer ". Un accord soutenu par l’UE, dont le Fonds fiduciaire a investi plus de 500 millions de dollars dans la lutte contre la migration dans le pays. Des dizaines de ces millions ont servi à équiper les Garde-Côtes.

S’ils ont juridiction aussi loin dans la Méditerranée, c’est parce que le gouvernement italien, soutenu à nouveau par l’U.E. a aidé l’organisation a obtenir l’accord de l’ONU pour cela.

Une agence de l’UE impliquée

Mais l’aide européenne n’est pas que financière ou diplomatique. Frontex, une agence des frontières de l’UE, dont un des buts est de garder la frontière entre l’Europe et la Russie, collabore fréquemment avec les Garde-Côtes. Grâce à un budget d’un demi-million d’euros, elle travaille activement dans la capture systématique des migrants. L’agence surveille en permanence la Méditerranée, notamment avec des drones, pour envoyer photos et localisation aux agences gouvernementales environnantes.

Frontex se défend de toute collaboration avec la Libye, mais les infos du New Yorker disent le contraire. Le magazine a obtenu les preuves d’échanges à ce sujet entre Frontex et les Garde-Côtes à 20 reprises. Un fonctionnaire de l’agence, qui a souhaité rester anonyme, a également témoigné que, par peur de représailles, Frontex transmet aussi ces données aux garde-côtes et services de secours italiens, mais ces derniers informeraient également les Garde-Côtes libyens.

La situation perdure

Bien que responsables de la mort de nombreuses personnes et de traite inhumaine de beaucoup d’autres migrants, les Garde-Côtes continuent d’agir en toute impunité. En octobre 2020, un commandant d’une unité des Garde-Côtes de Zawiya a été arrêté. Il était sur la liste des sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU pour avoir été " directement impliqué dans le naufrage de bateaux de migrants à l’aide d’armes à feu ". Il a été relâché en avril 2021, pour faute de preuve.

L’organisation ne comprend pas que leurs opérations soient dénoncées ou décriées. " Pourquoi nous déclarent-ils la guerre? ", avait déclaré un porte-parole à des médias italiens. " Ils devraient au contraire coopérer avec nous s’ils veulent réellement travailler dans l’intérêt des migrants. "

Du côté du Fonds fiduciaire, on indique que " la situation dans ces centres est inacceptable " et que " le système actuel de détention arbitraire doit prendre fin ". L’Union européenne insiste: elle ne finance pas directement les Garde-Côtes, mais " envoyaient des subsides pour fournir un soutien vital aux migrants et aux réfugiés en détention ", via des ONG et des associations humanitaires.

Selon Tineke Strik, députée européenne néerlandaise, l’UE reste responsable, car elle soutient financièrement le gouvernement d’unité nationale libyen, qui supervise les prisons des Garde-Côtes via son département de lutte contre la migration illégale. Et les aides indirectes sont nombreuses : le Fonds fiduciaire a payé les nombreux équipements des Garde-Côtes, tandis que les agences humanitaires de l’ONU ont construit les sanitaires de plusieurs prisons et acheté couvertures, vêtements ou articles de toilette pour les migrants.

Des dépenses bénéfiques pour les détenus, mais qui contribuent à soutenir le système en place.

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