La Chine pourrait-elle vraiment envahir Taïwan?

Les experts se montrent inquiets face aux pressions de plus en plus fortes de Pékin, au point que certains imaginent des dates d’invasion plus ou moins lointaines.

La Chine pourrait-elle vraiment envahir Taïwan?
Un hélicoptère brandissant un drapeau taïwanais près de la tour Taipei 101 le 7 octobre 2021 @BelgaImage

Les superlatifs ne manquent plus. Selon le ministre de la Défense de Taïwan, Chiu Kuo-cheng, l’île située au large de la Chine vit sa «plus sombre» situation depuis 40 ans vu le risque de voir Pékin l’envahir. Taïwan est même qualifiée par le magazine britannique The Economist d’«endroit le plus dangereux au monde».

Cette année, cette tension semble même s’être aggravée. Il y a une semaine, la Chine a mené deux incursions de 93 avions de chasse et bombardiers dans la Zone d’identification de défense aérienne (ADIZ) de Taïwan. Peu après, le président chinois Xi Jinping a réaffirmé son ambition de contrôler cet ultime bastion qui a échappé aux communistes lorsque Mao Zedong a pris le contrôle de la Chine en 1949. Réponse de la présidente taïwanaise Tsai Ing-wen: «Les Taïwanais ne céderont pas à la pression, parce que le chemin que nous propose la Chine implique de renoncer à notre souveraineté et à notre mode de vie démocratique».

Pendant ce temps, les spécialistes s’interrogent sur la teneur réelle de la menace. Que Pékin se montre de plus en plus agressive, c’est certain. Qu’elle imagine envahir Taïwan pour en prendre le contrôle, cela ne fait que peu de doute. Mais de là à passer à l’action? Cela fait débat mais certains imaginent déjà très concrètement comment cela pourrait se passer.

Une invasion en 2035, 2027, voire 2025?

L’un de ceux qui pensent à ce type de scénario, c’est le ministre de la Défense justement. Selon lui, «la Chine possède actuellement la capacité d’envahir Taïwan» et en 2025, Pékin aura «les capacités d’invasion les plus complètes». Certes, s’il dit ça, c’est face à une commission parlementaire chargée de voter le budget de son ministère et il a tout à gagner à se montrer le plus inquiétant possible. Mais il n’est pas le seul. Le chef des forces américaines dans la région indo-pacifique, l’amiral Philip S. Davidson, n’a pas hésité en mars dernier à affirmer que la Chine pourrait envahir Taïwan «au cours des six prochaines années». Car si la Chine lorgne sur l’île depuis Mao, c’est la première fois que le pays a une armée aussi puissante.

Toujours cette année, un spécialiste de l’Armée chinoise, Chieh Chung, imaginait lors d’une conférence à la Fondation culturelle Lung Ying-tai de Taipei comment une telle invasion pourrait se dérouler. Selon lui, la Chine continuerait ses prochaines années à accroître son budget militaire tandis que les États-Unis, protecteurs de Taïwan, feraient l’inverse. En 2035, les deux armées devraient être à égalité juge-t-il et Pékin pourrait être véritablement tentée d’envahir ce qu’elle considère comme une «province rebelle». Problème: la Chine risquerait non seulement la guerre avec Taïwan et les USA mais s’attirait aussi les foudres de la communauté internationale et surtout d’autres pays voisins, irrités par sa politique d’expansion en mer de Chine méridionale. Pour Chieh Chung, Pékin n’aurait donc qu’une option pour limiter la casse: mener une guerre éclair sur Taïwan, pour prendre tout le monde de court et éviter d’engendrer une réaction en chaîne dans toute la région.

La tactique vicieuse des provocations chinoises

A priori, Taïwan aurait donc raison de se faire du souci. Mais d’autres experts sont moins alarmistes. C’est le cas d’un professeur assistant à la Webster University de Genève, Lionel Fatton, qui considère contrairement à The Economist que d’autres régions du monde sont plus dangereuses pour la paix mondiale, comme le Yémen, le Sahel et la Syrie. Si Pékin a accru sa force de frappe et même déjà dépassé l’US Navy en nombre de navires de guerre (360 contre 300), «il est assez peu probable que la Chine, sans être provoquée, essaie d’envahir Taïwan», déclare-t-il à Geopolitis, estimant que cela «serait beaucoup trop coûteux». Il rappelle aussi que Taïwan est une île escarpée, ce qui complique toute tentative de guerre éclair. «La seule raison pour laquelle la Chine pourrait envahir Taïwan et avoir un conflit ouvert avec l’île serait une déclaration d’indépendance officielle de Taïwan». Mais il est d’accord avec ses confrères sur un point: «si la Chine et les États-Unis doivent entrer en guerre, ce sera certainement sur Taïwan», la région Asie-Pacifique étant déjà la zone la plus militarisée au monde et Pékin craignant par-dessus tout une sorte d’OTAN asiatique.

Pour l’instant, les provocations de Pékin, comme celles de ces derniers jours, poursuivent manifestement d’autres buts beaucoup plus subtils. «Les objectifs des incursions dans l’ADIZ sont nombreux», explique à La Croix Antoine Bondaz, spécialiste de la Chine à la Fondation pour la rechercher stratégique (FRS), «tester la défense antiaérienne taïwanaise, décourager la population et tester les réactions internationales, mais aussi induire une incertitude stratégique». Il craint néanmoins une escalade progressive mais vicieuse. En 2020, il y a eu 380 incursions d’avions chinois dans l’ADIZ de Taïwan. Pour 2021, ce chiffre monte à déjà plus de 500. Ce qu’Antoine Bondaz imagine, c’est que Pékin passe à la vitesse supérieure en pénétrant l’espace aérien taïwanais proprement dit, qui recouvre une zone beaucoup plus étroite autour de l’île. Pendant ce temps-là, la Chine simule déjà des invasions sur la côte avec notamment des véhicules amphibies, le tout avec une «rhétorique guerrière dans les médias chinois, qui en exagèrent l’ampleur et la signification», précise Paul Charon, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (Irsem).

Après Kaboul, Taipei?

Évidemment, les Taïwanais sont attachés à leur démocratie et tous les sondages confirment qu’ils n’ont aucune envie d’être dirigés depuis Pékin. Il y a même une tendance de plus en plus indépendantiste, surtout chez les jeunes, même si la plupart préfère le statut quo. Mais ce qui inquiète surtout à Taïwan, c’est de savoir comment réagirait la communauté internationale au cas où Xi Jinping passerait à l’action. La chute de la démocratie hongkongaise est encore dans tous les esprits. Pékin est bien consciente de ce doute, en atteste la question posée à la télévision chinoise par Teng Jianqun, un ancien capitaine de la marine chinoise: «Les États-Unis risqueraient-ils la mort pour Taïwan?».

Cela peut ressembler à une provocation mais c’est loin d’être des paroles en l’air. M. Thomas, un ancien commandant de la Septième Flotte américaine, fait part des mêmes doutes. «J’y ai beaucoup réfléchi et je ne sais pas si les États-Unis sont prêts à voir des jeunes américains revenir dans des sacs mortuaires pour la défense de Taïwan», dit-il. Une position encore plus d’actualité suite à la débâcle afghane, d’ailleurs suivie de très près par Taïwan. Juste après la chute de Kaboul, Pékin a mené des exercices militaires au large de l’île et les médias chinois ont comparé Taipei à la capitale afghane, comme si elle serait appelée à être «abandonnée» de la même façon par Washington.

Les USA en plein doute

Dans la capitale américaine justement, c’est l’heure des grands débats sur la stratégie à adopter face à cette situation. Certains experts comme Richard Haass, président du think thank Council on Foreign Relations, Joe Biden devrait «rendre explicite que les États-Unis répliqueront à tout usage par la Chine de la force contre Taïwan», afin de couper court à toute ambiguïté. D’autres sont plus prudents, à l’instar de la directrice des services de renseignement américains Avril Haines. «Je pense que cela renforcerait l’opinion des Chinois que les États-Unis sont déterminés à empêcher la montée en puissance de la Chine, y compris par la force, et que cela conduirait probablement Pékin à s’attaquer aux intérêts américains dans le monde», répondait-elle à ce sujet lors d’une audition devant la commission des Forces armées du Sénat.

Pour l’instant, le conseiller de Joe Biden à la sécurité nationale, Jake Sullivan, mise sur la stabilité de la stratégie adoptée jusqu’ici par les USA. «Nous restons dans les clous de la politique chinoise qui fait consensus depuis des décennies d’administrations républicaines comme démocrates: nous sommes opposés à toute modification unilatérale du statu quo», a-t-il assuré. «Nous l’avons communiqué à la Chine. Nous l’avons affirmé à Taïwan».

Une chose est sûre pourtant: la situation n’est plus celle des dernières décennies. Dans son dernier rapport sur l’armée chinoise, le Pentagone s’inquiète déjà de voir l’armée chinoise meilleure en construction navale, missiles balistiques, systèmes intégrés de défense aérienne, etc. Autant d’atouts dans le cas d’une invasion de Taïwan.

Interrogé par La Croix, le sinologue Jean-Pierre Cabestan rappelle que «les rumeurs vont bon train en Chine selon lesquelles Xi aurait le projet de réunifier par la force l’île démocratique et de fait indépendante, en 2022, juste avant le XXe Congrès du PC chinois». Mais si le risque «d’incidents armés et même de crises militaires» est réel, mais «la guerre n’est sans doute pas pour demain», juge-t-il.

Sur le même sujet
Plus d'actualité