TDA (H), HP, troubles de l’écriture… Faut-il vraiment faire tester son enfant ?

TDA (H), HP, troubles de l’écriture… Face à la pléthore d’étiquettes psy que l’on colle aisément sur les élèves en difficulté, mieux vaut garder son bon sens et repérer les nuances.

troubles chez l'enfant hyperactif, HP
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Chaque cerveau fonctionne différemment. C’est là tout le miracle de la vie qui fait de nous des êtres uniques, faits d’inné et d’acquis, façonnés par les cadeaux et les accidents de l’existence, entrelacs d’émotions, d’aspirations, de richesses, de failles… Or l’école ne sollicite que certains aspects du cerveau. On peut donc être disqualifié face au tableau noir et mener une vie professionnelle brillante. On a étiqueté aujourd’hui une profusion de troubles ou atypies de l’apprentissage: TDA (H) ou trouble de l’attention avec ou sans hyperactivité, HP pour haut potentiel, dyslexie ou trouble de l’écriture, dyspraxie ou trouble de la coordination, dyscalculie… Des singularités qui sont diagnostiquées par des psychiatres, (neuro)psychologues, ­médecins… lors de bilans parfois coûteux et complexes parce que sujets à interprétation.

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Les demandes de ce type de tests explosent, au point que certains neuropsychologues s’inter­rogent sur leur opportunité dans certains cas, mettant en balance les effets collatéraux néfastes pour l’enfant. Ajoutez à cela des questionnaires sans aucune validité sur Internet, une vulgarisation hasardeuse (la série télé HPI par exemple) et vous aurez des parents régulièrement déboussolés. Doivent-ils faire évaluer leur enfant en difficulté à l’école? Est-ce que cela va l’aider à mieux se comprendre, donc à évoluer plus sereinement dans son cursus scolaire ou, au contraire, le ­stigmatiser aux yeux des autres, voire induire chez lui et/ou son entourage une forme de ­déresponsabilisation? Comme souvent, la réponse est dans la nuance et le discernement. Éléments de réflexion avec deux experts.

Pathologisation à outrance

Le propre de l’apprentissage, c’est d’être nécessairement compliqué, individualisé, recadre Bruno Humbeeck, psychopédagogue et directeur de recherche au sein du service des Sciences de la famille de l’Université de Mons. Plutôt que d’accepter cette individualisation qui suppose par exemple que chaque élève est singulier dans son développement, on préfère passer par des cases “maladie” ou “étiquette”. Étiquettes qui supposent qu’il faut diagnostiquer un trouble de l’apprentissage pour avoir droit à des accommodements ­raisonnables à l’école (comme un temps supplémentaire pour des évaluations en cas de trouble de l’attention - NDLR). Or les accommodements raisonnables devraient être proposés à tous les élèves puisque chacun a un rythme singulier. C’est la vraie définition de la pédagogie. Les médecins qui diagnostiquent des pathologies éducatives sont pour moi hors champ. Je ne me permets pas de diagnostiquer des rougeoles ou des cancers parce que je ne suis pas médecin.” Par contre, on peut déterminer comment les troubles de l’apprentissage se ­mettent en place, dans la façon dont l’enfant utilise son cerveau. Des tas de stratégies pédago­giques peuvent être mises en place. “Via du ­coaching scolaire, notamment. Mais tout envoyer dans le médical est un raccourci qui ne sert pas à grand-chose. On ne pourrait d’ailleurs pas imaginer dans le monde médical qu’on s’appuie sur des diagnostics aussi flous pour réaliser des opérations.

D’abord observer le contexte

Spécialiste des troubles de la petite enfance, ­psychologue et psychanalyste, Diane Drory estime pour sa part que “les bilans ne sont pas inutiles mais qu’ils ne sont pas la panacée puisque beaucoup n’apportent pas la solution. Ce sont des constats nets à un moment donné de l’évolution de l’enfant, qui soulagent parfois les parents ou leur progéniture”. Identifier l’endroit où ça coince est en effet logiquement un bon début pour trouver des remédiations. “Mais que va-t-on faire de ces constats? Il y a entre 20 et 30 élèves par classe, donc l’école souvent n’a pas les moyens de prendre en charge de façon individualisée les enfants à besoins spécifiques. Un temps supplémentaire pour les ­évaluations n’est pas toujours aidant. Et on ne va pas mettre sous Rilatine (médicament puissant de la famille des amphétamines - NDLR) tous les élèves chez qui on trouve un TDA (H), même si certains médecins le font…

Plutôt que de se rendre chez un neuropsycho­logue dès qu’un enfant se montre inattentif en classe ou que ses résultats piquent du nez, il ­semblerait donc plus sage de commencer par analyser la situation globale. “Un enfant peut être plus hyper-kinétique à une période parce que ses parents sont en train de se séparer ou parce qu’on a diagnostiqué un cancer à sa maman et qu’il est très angoissé… Un enfant qui ne sait pas rester en place est un enfant qui ne trouve pas sa place. La première chose à faire serait donc de chercher comment il peut trouver sa place dans la famille, dans la société… C’est comme si, en cas de mal de ventre, on prenait directement un médicament avant de réfléchir à ce qu’on vient de manger…

psychologie de l'enfant

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Un bilan laisse des traces chez l’enfant

Le fait de considérer un trouble de l’apprentissage comme une “maladie” a forcément pour conséquence de stigmatiser l’élève. Donc si un bilan s’impose parce qu’il est par exemple ­conseillé par un ensemble de personnes de référence, il s’agit en tous les cas de beaucoup parler avec le grand enfant ou l’ado, d’y mettre de la nuance… “Arrêtons de penser que nous savons tout. Chaque être humain est différent. Il ne s’agit que de suppositions. Si on a traîné un enfant chez des ­psychiatres, des psychologues, des kinés, des logo­pèdes…, comment le vit-il?” S’il est petit, il ne comprendra pas ce qu’il a de “mauvais”. Si à 6 ans, on se rend compte qu’un enfant est dys­lexique, on peut demander de l’aide logopédique sans avoir recours à des tas de bilans. Un enfant est très vite stigmatisé par les autres. Et un bilan n’est pas neutre. “Pour un enfant, aller voir une personne qu’il ne connaît pas et effectuer une prestation devant elle, c’est un engagement psychique, une situation stressante. S’il a plus de 10 ans, il faut lui demander au préalable s’il souhaite faire ce bilan. Un test peut effectivement permettre d’identifier certaines difficultés dans les apprentissages, pour y remédier au mieux. Mais le plus important, c’est comment le diagnostic est rendu à l’ado: on doit y mettre des points d’interrogation, des suppositions, ouvrir des pistes, mais pas lui coller une étiquette comme la dyslexie ou le TDA (H). Certains arrivent dans ma consultation en disant qu’ils sont TDA (H) et que rien n’est de leur faute… Un adolescent va faire sien un diagnostic et se construire autour de lui. Mieux vaut être hyper-prudent.

Apprendre à être un parmi d’autres

Super-médiatisé de façon archétypale et erronée, le haut potentiel (HP) a fini par devenir une étiquette qui comporte aussi pas mal de risques de dégâts collatéraux. “C’est pour moi le diagnostic qui porte le plus à des conséquences qui peuvent être mal gérées, reprend Diane Drory. Cela peut faire dire aux parents que l’école n’est pas adaptée à leur enfant, et donc si l’enfant fait des phobies scolaires, il ne va peut-être plus s’y rendre du tout… Or dans la vie, c’est l’enfant qui doit s’adapter à l’école. L’école, c’est apprendre à être un parmi d’autres.” On est tous différents. HP veut dire qu’on utilise beaucoup son mental. À ne pas confondre avec un surdoué ou un génie comme Mozart ou ­Einstein. “Le HP a une avance mentale parce qu’il comprend vite, mais il a des difficultés dans sa socialisation et, le plus souvent, il a extrêmement peu d’imaginaire. Mieux vaudrait chercher comment lui faire développer son imaginaire plutôt que de lui faire sauter une classe. Ce qui est une ­catastrophe puisqu’on stimule son “handicap” en quelque sorte. Un enfant comme celui-là, on lui fait apprendre une langue, de la musique… et on le garde dans son année sinon on accélère sa difficulté de socialisation.

Le principe de performance

À l’origine, le concept de HP a été utilisé dans le système scolaire américain pour repérer les cerveaux à haut potentiel et éviter leur fuite à l’étranger. Puis, cette “étiquette” est arrivée dans les écoles en France. Comme le relate le psychopédagogue Bruno Humbeeck: “Des parents d’un milieu très favorisé de la région de Lyon ont fait du lobbying parce qu’ils ne voulaient pas que le ­fonctionnement du cerveau de leurs enfants soit bradé. Ils ne supportaient pas l’idée que leurs enfants soient déclassés sur le plan social parce qu’ils réaliseraient des apprentissages à un rythme ralenti par les plus faibles. Derrière cela, il y a eu chez nous le développement du concept HP, qui a une relative validité scientifique. On parle de potentiel supérieur, pas parce qu’ils sont plus intelligents mais parce qu’ils ont été davantage stimulés dans les types d’intelligences valorisées par l’école”.

Les parents des milieux favorisés préfèrent un diagnostic justifiant que leur enfant a un potentiel supérieur.

Si le sacro-saint principe de performance de notre société a été adapté à la scolarité, amenant à diplômer des enfants plus tôt que d’autres parce qu’ils ont appris la matière plus vite, c’est à cause d’une profonde anxiété, selon l’expert. “Cette volonté de ne pas perdre des niveaux de ­performance ou des cerveaux capables de performance, elle rencontre l’angoisse du déclassement des parents. Parce qu’on le sait, on a une situation sociale particulière qui fait que huit sur dix de nos enfants auront probablement un statut inférieur à celui que nous avons. Et s’ils veulent le même statut, ils doivent faire cinq années d’études en plus. Ce déclassement n’est pas problématique, le système social change. Mais pour les parents, et notamment ceux de milieux sociaux favorisés, tout cela crée beaucoup d’anxiété. Ils préfèrent alors un diagnostic qui justifierait le fait que leur enfant a un potentiel supérieur à celui des autres.” Or la précocité d’un apprentissage ne présage en rien de la qualité de cet apprentissage. Si Usain Bolt a marché après tous les autres, il a quand même couru plus vite que la grande majorité des êtres humains, rappelle Bruno Humbeeck. “Cette appellation d’apprentissage précoce justifie parfois des surstimulations pas du tout adaptées à l’âge de l’enfant, parce qu’on veut faire en sorte que l’enfant apprenne plus vite que les autres. Cette étiquette est aussi difficile à porter: quand on est présenté comme un haut potentiel, on risque surtout de décevoir…

Exclusion hier, inclusion aujourd’hui

On se souviendra que dans les années 70, la dyslexie était un motif pour écarter les enfants de l’enseignement général vers l’enseignement spécial, avec tout le traumatisme que l’on imagine. “Dans les générations précédentes, on parlait de troubles caractériels, d’imbécillité, d’idiotie, rappelle le psychopédagogue Bruno Humbeeck. Les anciennes étiquettes, les anciens diagnostics sont devenus des ­injures, ce qui montre à quel point cela a pu être lourd à porter. La première classification est arrivée avec le Quotient Intellectuel. Donc cette volonté de classifier les élèves n’est pas toute nouvelle. À l’époque, on voulait exclure des élèves, aujourd’hui, on veut les inclure. C’est pour cela qu’il faut progresser, sans pour autant mettre des mots sur des apprentissages troubles. Mais appelons alors plutôt cela des évaluations de niveaux de compétences, plutôt que des diagnostics qui ne veulent plus dire grand-chose et créent finalement une insatisfaction chez tout le monde.

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