La parole aux adolescents : «Ce n’est pas parce que j’utilise TikTok que je n’ai pas d’esprit critique»

On pense qu’ils réclament une liberté absolue… Mais les jeunes veulent simplement que leurs opinions soient davantage prises en compte dans leur éducation. Témoignages.

une jeune ado qui en a marre d'avoir ses parents sur son dos
Et parfois entre parents et ados le ton monte… Mais comme le dit Amélie: “C’est dommage”.© Adobe Stock

Julie, 16 ans, fait preuve d’une grande maturité. “Ce que j’attends de mes parents, c’est qu’ils m’aident à prendre les ­bonnes décisions dans ma vie.” En 5e secondaire en immersion néerlandais à Bruxelles, elle est la cadette d’une famille de trois filles. Elle vit une semaine sur deux chez sa mère, et l’autre chez son père. Il leur arrive de décider pour elle, pas avec elle. “Ils m’ont forcée à suivre mes humanités en immersion. Je ne voulais pas, car ça me demande plus de travail que tous les autres de mon âge depuis que j’ai 13 ans.” Aujourd’hui, elle ne quitterait pas l’immersion, car ”ce serait dommage si près de la fin”, mais si c’était à refaire, elle insisterait davantage encore. Dans une vie loin de l’immersion, Julie imagine qu’elle serait plus épanouie. “Je préférerais mener une ­adolescence normale”, confie-t-elle.

Julie est membre du Comité des élèves francophones (CEF), une sorte de syndicat des élèves présent dans les écoles secondaires. Ce comité nous a mis en contact avec plusieurs jeunes désireux de s’exprimer, pour la plupart sans l’aval de leurs parents. “Les parents et les adultes ont du mal à admettre qu’ils n’ont pas toujours raison, ­poursuit Julie. Ils ont eu mon âge avant moi, mais le contexte était différent. Il est important que les adultes nous donnent la parole, nous entendent et admettent que même si on est ados, nos arguments peuvent parfois s’avérer plus forts que les leurs.

Repas, foot et liberté

Dans le cas contraire, des frustrations appa­raissent, les tensions montent. Les jeunes ne réclament pas la liberté absolue. “Moi je veux un cadre, admet Momo, 14 ans, qui se contredit plusieurs fois au cours de l’entretien. J’ai des potes qui font ce qu’ils veulent. Moi, ce n’est pas le cas et je dois toujours dire où je suis et avec qui. Au final, on s’engueule avec mon père, mais au fond, je me dis qu’ils sont juste inquiets qu’il m’arrive un truc.” Pour Momo, le rôle premier des parents se trouve ailleurs. “Ils sont surtout là pour nos besoins primaires - manger, payer les entraînements de foot. Et puis aussi nous apprendre le respect quand on est petits. Pour le reste, je crois qu’ils devraient me ­foutre un peu la paix.

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Amélie a un an de plus que Momo. Elle ressent des frustrations similaires. La jeune Liégeoise vit essentiellement avec sa maman, son beau-père et son demi-frère. “Mes parents font de leur mieux, et je peux m’exprimer. Par contre, je ne suis pas toujours entendue. Ça ne doit pas être à sens unique. La plupart du temps, je dois écouter les conseils de ma mère, mais elle, elle ne se remet jamais en question.” Amélie a plein d’exemples. Celui de l’écologie la touche plus que les autres. “J’essaie de dire à ma maman d’acheter du papier recyclé pour l’imprimante, mais elle ne veut pas, car il coûte un peu plus cher. Ça m’énerve, car je suis convaincue d’avoir raison. Je suis perdante d’avance, car c’est elle qui paie. Alors le ton monte, c’est dommage…

adolescence

Entre environnement et réseaux sociaux, les ados ont des avis qui creusent le dialogue avec leurs parents. © Adobe Stock

Sur les grands sujets de société comme l’écologie ou la question de genre, Amélie a l’impression que sa mère en fait une affaire de générations. “Elle me dit que je penserai comme elle quand je serai grande. Elle refuse l’idée que j’ai peut-être juste des avis différents, et que mes avis notamment en matière d’environnement sont meilleurs que les siens.” Elle ne s’oppose pas à tout prix à sa mère, insiste-t-elle. “Je commence à sortir. Elle place un couvre-feu. Je peux comprendre qu’elle ne souhaite pas que je rentre trop tard. C’est logique, même si c’est relou.

L’école, une priorité?

Amélie et Momo regrettent que leurs parents n’aient que l’école en tête. En gros, s’ils ont des beaux points, ils sont relativement libres. Si pas, le cadre est resserré. “Je comprends la logique, mais il n’y a pas que l’école dans la vie. Ma santé mentale dépend de plein d’autres choses”, précise-t-elle. Son camarade ajoute: “Mes parents s’étonnent que je ne leur dise pas toujours où je suis. S’ils me forçaient pas à rester à la maison à la moindre mauvaise interro, ça n’arriverait pas. Puis franchement, ça va, au final j’ai jamais raté à l’école”.

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Les règles imposées de façon unilatérale représentent un grand sujet de discorde chez les ados. Adrien, Liégeois de 17 ans, en souligne les effets pervers. “Il y a des camarades qui ne peuvent jamais sortir. Pareil pour les réseaux, il y a encore des gens de ma classe qui n’y ont pas droit le soir par exemple, alors ils ratent des trucs. Je pense qu’à l’adolescence, les parents devraient nous faire confiance et accepter nos choix. Par exemple, j’étais en latin pendant quatre ans, et ma mère ne voulait pas que j’arrête pour la fin des humanités, mais je n’aimais pas du tout.” La maman d’Adrien a fini par céder. “Je pense que c’est comme ça qu’on évite les crises d’adolescence. Si on force quelqu’un dans une voie qui ne lui plaît pas, il va se sentir mal.” Si le ton peut monter, il finit souvent - et heureusement - par redescendre. “Je comprends que les parents ne doivent pas être trop laxistes, admet Amélie en fin de conversation. Parfois, je prends des mauvaises décisions et après coup, je suis ­contente que mes parents me mettent en garde. Par contre, c’est clair que quand ils vérifient toutes les applis que j’installe, ou à qui je parle comme ils le faisaient avant, c’est trop intrusif.

La question des réseaux sociaux est au centre de toutes les discussions et représente le plus grand sujet de discorde entre Julie et ses parents. “Pour eux, il n’y a rien de bon sur TikTok. Si j’évoque un sujet que j’ai vu sur l’appli, ils ne veulent pas en parler, car la source pour eux ne vaut rien. C’est injuste car ce n’est pas parce que j’utilise TikTok que je n’ai pas d’esprit critique. Je crois que je suis plus tolérante qu’eux grâce aux réseaux. Je vois des réalités que je ne côtoie pas dans la vraie vie.” Elle conclut, un large sourire aux lèvres: “À côté de tout ça, si ma mère pouvait arrêter de raconter des détails embarrassants de mon enfance aux profs lors des réunions de parents, ce serait pas mal. À tous les parents: ne nous tapez pas la honte, s’il vous plaît”.

Maurice, le grand frère

Maurice Johnson-Kanyonga est psychologue de l’éducation. Sorte de “grand frère” dans la vraie vie, il accompagne les ados au quotidien.

Qu’attendent les jeunes de leurs parents?
Maurice Johnson-Kanyonga -
Les ados apprécient d’avoir un cadre. Il est sécurisant et représente une preuve d’affection. Sur le moment, les jeunes ne le captent pas toujours et ce cadre peut faire l’objet de disputes. Au bout du compte, les enfants remercient généralement les parents qui ont instauré un cadre raisonnable.

Certains ados se disent frustrés par ce cadre…
Ressentir de la frustration n’est pas anormal. Ça fait partie de la vie. Énormément de parents sont convaincus que créer de la frustration peut induire une distanciation de leurs enfants. Ce n’est pas le cas. Le tout est d’expliquer les choses, et les ados comprennent, font preuve de maturité, même si la décision ne les arrange pas.

Le manque d’exemplarité des parents est-il un problème?
Les parents n’ont jamais été irréprochables, et ça a toujours été un problème du point de vue de leurs enfants. L’exemple des écrans et des réseaux sociaux est le plus flagrant. Les parents sont nombreux à imposer un nombre d’heures d’utilisation maximum, mais il leur arrive de prendre leur téléphone à table, sous prétexte que c’est pour le boulot, alors que si on est honnête, c’est le plus souvent pour le loisir. Les ados le remarquent. Or pour eux, la cohérence est importante.

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