Inceste : quand la parole se libère enfin

Une personne sur cinq en aurait été victime dans son enfance. Il faut en parler, martèlent ceux et celles qui ont réussi à briser le silence. Et les témoignages affluent.

une enfant victime d'inceste
Tant les ASBL concernées que la police constatent une explosion des témoignages. © Adobe Stock

Jusqu’en janvier dernier, les faits d’inceste étaient certes criminalisés mais sans être nommés dans le code pénal. Le changement sociétal est déterminant. On sort enfin de la notion d’atteinte à l’honneur familial pour prendre en compte l’atteinte à la personne. “Or il y a dans la conscience collective, une signification particulière à l’inceste. Il implique un ascendant sur la victime. Le fait de le nommer apporte une reconnaissance de ce qui se vit dans l’intimité des liens familiaux”, pose Fabienne Glowacz, professeure de psychologie à l’ULiège qui a beaucoup étudié cette question. Cette évolution est le reflet d’une lame de fond qui commence à traverser la société. Les victimes sont en train de sortir de l’ombre. Les demandes explosent auprès des associations concernées. “Sans l’ombre d’un doute, le mouvement #MeToo Inceste a permis à de nombreuses victimes, femmes ou hommes, de briser le silence, même anonymement”, constate la fondatrice du groupe Facebook MeToo Inceste dans le groupe privé qu’elle a créé. Du côté de la police aussi, on signale aussi une hausse des faits dénoncés. À la section Mœurs de Bruxelles, la moitié des dossiers sont désormais des faits de mœurs intrafamiliaux. “Il y a plus d’informations dans les écoles. Les éducateurs sont mieux formés pour repérer les indices d’abus sexuels. Et puis, il y a plus d’associations, plus d’hôpitaux qui s’en occupent, plus de policiers formés”, avance une policière.

L’ASBL Brisez le silence, à Mons, reçoit une demande d’aide de victime d’inceste par jour. Créée en 2015, elle enregistre une explosion des demandes. Au départ, les victimes qui se présentaient étaient âgées. Il leur avait fallu des décennies avant de briser le silence. Elles sont aujourd’hui de plus en plus jeunes, signe qu’une libération du tabou est en marche. “Tant mieux, plus tôt la victime parlera, moins elle s’installera dans des dysfonctionnements”, explique Ingrid Poetter qui travaille à l’ASBL.

L’emprise

L’évolution est notable mais récente. Corinne Jean, qui a sorti un livre en 2012 dans lequel elle fait le récit de l’inceste qu’elle a subi, en témoigne. “Toutes les portes étaient fermées. Je me souviens d’avoir été en contact avec une étudiante qui faisait un travail de fin d’études. Elle ne trouvait rien sur la question. Les dégâts de l’inceste n’étaient pas pensés. À l’époque, on le considérait encore comme un délit. Longtemps, le sujet est resté non prioritaire.” Aujourd’hui, de plus en plus de témoignages sortent, notamment sur les réseaux sociaux, de jeunes femmes qui ont 25, 30 ans. “D’autres ont pavé le chemin…” Éva Thomas a été pionnière. Elle avait écrit un ouvrage sur l’inceste en 1986 qui avait ouvert la voie. Mais la société était alors incapable de l’entendre. Or ce déni sociétal, loin d’être résolu, est particulièrement préjudiciable pour des victimes placées dans une profonde ambiguïté par rapport à des faits qui se déroulent dans le cadre de relations affectives avec des mécanismes d’emprise des auteurs sur les victimes.

Si Corinne Jean a écrit son livre, c’était dans l’espoir que la souffrance incestuelle disparaisse. Elle a 60 ans. Elle a commencé à en parler en thérapie à 30 ans. “La honte de parler est énorme. Le #MeToo de l’inceste offre un endroit où déposer sa parole. Mais après? Il faut que cela puisse être le départ d’un parcours individuel. Le problème avec l’inceste, comme on l’a encore vu à la sortie du livre de Camille Kouchner, c’est qu’à chaque fois les gens semblent découvrir que ça existe. On en parle pendant une ou deux semaines et puis ça retombe”, estime-t-elle. “Souvent la répression de la parole des victimes est très forte. Par ailleurs, briser le silence a “un coût psychique” très important: l’angoisse d’être rejetée, pas crue, la peur de perdre les liens familiaux, de causer du tort, de voir la famille éclatée”, signale Fabienne Glowacz. La honte, la peur, la culpabilité enferment les victimes dans un silence extrême.

une enfant victime d'inceste

Les victimes d’inceste sont plus exposées aux maladies chroniques ou aux cancers, notamment. © Adobe Stock

La fabrique du silence

L’inceste intervient aujourd’hui tant dans les familles qui ont des liens de sang que dans les recompositions familiales. Mais dans tous les cas, l’agression sexuelle s’inscrit dans des dynamiques participant à la fabrique du silence. Des mécanismes interviennent qui génèrent des coupures psychiques. Le secret est le ciment de l’enfermement dans le traumatisme subi. “L’inceste a ceci de particulier qu’il n’est pas un fait isolé. Le secret va être imposé et diluer la responsabilité de l’auteur. La victime éprouve des sentiments de culpabilité, mais aussi des réactions telles que la sidération. Par ailleurs, le trauma amène un risque de reproduction de l’inceste sur plusieurs générations. On voit ainsi un père abuser de ses filles, puis de ses petites-filles”, explique l’experte de l’ULiège. “C’est l’adulte qui montre les codes à l’enfant. Si l’enfant reçoit les mauvais codes, il perd la notion de respect du corps et de consentement. L’inceste se reproduit parfois à cause des mauvais codes donnés dans l’enfance”, explique Ingrid Poetter. “Une enfant de douze ans nous a contactés dernièrement. Elle a vécu l’inceste de son père. Elle pensait que c’était comme ça dans toutes les familles. C’est lors d’un atelier théâtre qu’elle a compris que ce n’était pas normal.

Pour briser le tabou, d’autres éléments que la libération de la parole peuvent intervenir. Une rencontre extérieure peut déclencher le dévoilement de la victime ou le soutien de l’autre parent. Pour Ingrid Poetter, c’est un viol à l’âge adulte qui a réveillé sa mémoire. “Des flash-backs me sont apparus de mon enfance. J’étais seule et alors incapable d’avancer”, témoigne-t-elle. Les victimes ont souvent des comportements d’autodestruction comme la boulimie, la drogue, l’alcool, des problèmes de sommeil. Elles ont du mal à trouver un travail, à se lever chaque matin. Une étude américaine a montré à grande échelle que les “ACE” (les expériences de l’adversité dans l’enfance) impactaient directement la santé physique – et pas seulement mentale – des victimes, qui ont plus souvent des maladies chroniques ou des cancers, notamment.

Notre responsabilité collective

L’inceste n’est pas un secret de famille. C’est un crime et aussi une responsabilité systémique et de toute la société. “Tout ne doit pas être judiciarisé, estime une policière. La réponse à apporter est multiple et la question est complexe. Certains attendent que l’auteur soit puni. D’autres que la victime soit mise hors de danger. Certains encore veulent juste être reconnus comme victimes.” C’est bien ce dont témoigne aussi la créatrice du groupe Facebook MeToo Inceste. “Pour la majorité de ses victimes, la mémoire traumatique s’est libérée bien des années après, comme cela a été le cas pour moi. Certaines victimes ont ensuite décidé de porter plainte, d’autres malheureusement n’en ont pas eu le courage ou bien leur bourreau est simplement décédé. Quant à celles qui ont malheureusement passé le délai de prescription, on ne les compte plus.

Lisa MacManus, experte à l’ULB, anime un groupe de parole au planning familial de Saint-Gilles, une initiative qui remporte beaucoup de succès mais qui reste rare. “L’inceste reste tellement inaudible et impensable qu’il ne reçoit pas l’attention qu’il mériterait.” Les associations d’aide aux victimes peinent à trouver des subsides et de l’intérêt auprès des autorités, qui elles aussi semblent pratiquer la politique de l’autruche face à ces drames qui détruisent tant de vies. Or c’est peut-être une clé. “Dans nos groupes, les personnes qui sont toutes victimes peuvent se retrouver en sécurité alors qu’elles ont été toute leur enfance insécurisée. Nous veillons de manière primordiale à la bienveillance et au respect et c’est souvent chez nous la première fois que les personnes expérimentent ce sentiment d’être en sécurité.” Les groupes de parole sont un outil puissant. Les neurosciences ont montré que dans l’accompagnement des personnes traumatisées, c’est le besoin d’apaisement du système nerveux qui prime. “Il y a une articulation avantageuse entre la thérapie individuelle et celle de groupe.” Car dans l’inceste s’installent des traumas de souillure. Voir que d’autres ne s’effondrent pas en les nommant permet à chacun de s’appuyer pour sortir de soi les siennes.

Un accompagnement vers la résilience

Quand on est victime, on voudrait une guérison totale un jour. Mais ce n’est pas possible parce que ça fait partie de nous. On garde toute sa vie la cicatrice de l’inceste, témoigne Ingrid Poetter. Il suffit de peu pour que ça se rouvre. Tout ce qu’on peut espérer, c’est que la souffrance s’atténue avec le temps. La famille est souvent démunie et les thérapeutes ne sont pas tous formés pour accompagner. On peut utiliser des techniques comme l’EMDR ou l’hypnose, mais cela implique de se replonger dans les souvenirs, ce qui est douloureux.” L’ASBL Brisez le silence propose de recevoir la victime avec une psychologue et une “paire aidante” en binôme pour faciliter la libération de la parole. La paire aidante a elle-même été victime. Elle est là pour témoigner et légitimer la parole de la victime. Les activités collectives entre victimes sont très bénéfiques. “On se soutient. On se partage nos manières de nous apaiser. Chacune a ses petites méthodes”, souligne cette paire aidante.

J’ai participé à un groupe de parole en 2019. Cela m’a sorti de l’isolement. Mais j’ai besoin aujourd’hui d’une prise de parole publique pour dire que l’inceste est en fait un problème qui regarde toute la société de façon structurelle”, explique Gaëlle Gouvennec, qui travaille sur un projet de théâtre sur le thème de l’inceste. “L’inceste est tristement banal. Sans le savoir, nous connaissons tous des victimes. Mais on n’a pas envie de le voir et donc tout reste caché. L’urgence est de protéger les enfants d’aujourd’hui.” Impossible de s’en sortir? Fabienne Glowacz rassure. Les révélations d’inceste, si elles amènent des crises familiales, peuvent permettre de sortir de l’emprise, de nommer, de se dégager soi et la famille, pour évoluer vers des relations saines. L’enjeu consistera à favoriser le soutien des victimes qui brisent le secret, par la famille, les pairs et les professionnels. Soit un accompagnement vers une résilience de la victime, mais aussi en vue de restaurer des relations saines avec les membres de la famille disponibles. Or cette résilience est possible. “Le fait d’en parler sauve en quelque sorte tout un système familial et permet de rompre le fonctionnement incestueux. Quant aux auteurs des agressions, ils peuvent sortir de leur dysfonctionnement pour autant qu’ils soient accompagnés dans ce travail.

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