"J’ai travaillé au noir, j’ai été exploitée" : la galère des mineurs étrangers non accompagnés

L’histoire de Tori et Lokita, le dernier film des frères Dardenne, est un reflet de ce que vivent chez nous nombre de mineurs étrangers. Pas tous, cependant. Tuteurs, avocate et experts dévoilent le système dans lequel ces ados se débattent.

Chaque année, près de 900 mineurs non accompagnés disparaissent des radars en Belgique
Chaque année, près de 900 mineurs non accompagnés disparaissent des radars en Belgique. © BelgaImage

Julienne a 14 ans lorsqu’elle quitte le Congo avec son frère adulte. Sa vie est une suite d’abandons. À la mort de ses parents, elle est recueillie par un oncle qui la traite comme une petite esclave. Deux ans après son arrivée en Belgique, son frère l’oublie et fait sa vie. Et lorsqu’elle tombe enceinte d’un amoureux rencontré au centre d’accueil et devenu depuis son mari, sa tutrice organise un avortement qu’elle refuse catégoriquement. Ce n’est que grâce à son second tuteur, Léon, qu’elle a échappé à l’expulsion et à un énième abandon. Aujourd’hui, autour d’elle s’est formée une famille de cœur grâce à Léon. Son parcours de mineure étrangère non accompagnée (Mena) a été “difficile”. “Je me suis retrouvée devant des inconnus qui décidaient tout pour moi. Je ne comprenais rien. À l’époque, on changeait tout le temps de centre et je recevais des ordres de quitter le territoire. J’ai eu des galères, j’ai travaillé au noir, j’ai été exploitée. Je n’avais pas le choix. Mais j’ai toujours le contact de Léon. Il est la chance de ma vie.”

Rachid (prénom d’emprunt), un Afghan de 16 ans, a été envoyé en Europe dans l’espoir d’un regroupement familial. Ses parents ont vendu en mariage sa petite sœur pour payer le “voyage” de leur fils aîné. L’Office des étrangers vient subitement de reconvoquer l’adolescent. Il ne sait pas pourquoi. C’est le stress total. Sur ses épaules pèsent tous les espoirs de sa famille. Il est Mena et, de ce fait, protégé. Mais il doit obtenir le statut de réfugié avant ses 18 ans. “C’est une course contre la montre”, témoigne son tuteur qui fera tout pour trouver une solution ­durable pour son protégé. Sammy (prénom d’emprunt), un ado algérien, a quitté la ­protection de sa tutrice pour pouvoir ­travailler et envoyer de l’argent à ses parents. Son statut de Mena l’obligeait à être scolarisé. “Il y a beaucoup de jeunes missionnés. Et lui a disparu quand la police lui a annoncé des tests osseux pour déterminer s’il était mineur ou non. Il y a des réseaux de nettoyage qui fonctionnent avec ces jeunes. On les met dans un kot et ils bossent”, témoigne la tutrice.

La qualité des tuteurs

Les frères Dardenne ont voulu frapper fort avec un film de dénonciation. Le destin poignant de Tori et Lokita, personnages de fiction, est en fait un mélange des vraies réalités que vivent Julienne, Rachid, Sammy et les 4.141 Mena qui sont arrivés depuis janvier en Belgique. S’il y a de belles his­toires, il y en a de tragiques. “Le film des frères ­Dardenne vient à point nommé. Leur ­approche est en fait très réaliste. On leur a reproché que Lokita se coltinait tous les problèmes possibles. En fait, c’est la réalité des jeunes exilés. Tenez, je viens de recevoir le dossier d’un Mena arrivé en ­Belgique en avril. Qui l’a aidé entre-temps? Qu’a-t-il fait pour survivre? Je me pose la question. Il y a un pourrissement actuellement parce qu’on manque notamment de tuteurs, dénonce Jean Danis, président d’ATF-Mena, l’association des tuteurs belges francophones. Le système freine toute arrivée. Et la fonction de tuteur est astreignante si vous voulez vraiment bien faire votre mission. C’est déjà difficile de gérer un ado en soi, en exil, ça l’est plus encore. Vous pouvez aussi être appelé par la police à tout moment. Et puis, on les accompagne jusqu’à leurs 18 ans. Après, c’est la liberté du tuteur de garder ou non le contact. C’est frustrant.

La Belgique est probablement un des pays qui fait le plus en Europe pour les Mena. 551 tuteurs ­encadrent aujourd’hui les mineurs qui arrivent sur notre territoire. La Belgique, depuis 2006 et à la suite de la condamnation dans l’affaire Tabitha, une Congolaise de 5 ans renvoyée vers Kinshasa alors que personne ne pouvait l’y accueillir, a instauré cette obligation de désigner un adulte de référence pour protéger les droits des mineurs non accompagnés. C’est spécifique à la Belgique. Et c’est une belle avancée. “C’était au départ une solution politique. Mais on a vu une amélioration pour faire primer l’intérêt supérieur de l’enfant. Beaucoup dépend de la qualité des tuteurs”, souligne Laura Cools, chercheuse en droit des migrations à l’UCLouvain. “Comme tuteur, on doit s’assurer que le mineur est nourri, logé, blanchi, scolarisé, soigné. C’est un boulot passionnant, avec beaucoup de sens mais un peu pourri. On vient en ­complément d’un centre de Fedasil et du coup on ne s’occupe que des problèmes comme du décrochage ou des bagarres et s’il reçoit un ordre de quitter le territoire, c’est nous qui devons le lui dire. Mais des choses formidables se passent aussi comme obtenir un regroupement familial”, témoigne Anne Copieters, tutrice depuis 2017 d’une vingtaine de jeunes, dont sept actuellement. Pour mener cette mission bénévole, elle est défrayée à raison de 700 euros par an. D’autres tuteurs ­professionnels, par contre, ont parfois jusqu’à 30 mineurs à leur actif, une situation qui pose la question d’une forme de business.

des mineurs non accompagnés au parc maximilien

Les Mena subissent un test médical pour déterminer leur âge. 70 % sont considérés majeurs après ce test. © BelgaImage

Le postulat du migrant menteur

Pour Ilse Derluyn, experte de l’Université de Gand et codirectrice du Centre pour enfants en situation vulnérable, “la protection accordée d’emblée au mineur est spécifique à notre pays et est une bonne chose. Mais dans les centres, les conditions de vie sont difficiles. On traite moins bien les mineurs étrangers que les ­Belges. Le système est surchargé et il préfère voir les ­jeunes comme matures, et les conditions matérielles, sociales et psychologiques sont très défavorables pour leur santé mentale”. Les procédures administratives et les interrogatoires sont les mêmes pour les mineurs que pour les adultes, si ce n’est que le tuteur doit être ­présent et que les enquêteurs ont a priori reçu une formation spécifique pour les jeunes. “Or quand on est mineur, on a encore plus de traumas, de loyautés insolubles, d’histoires oubliées et de pression.

Il y a deux catégories de Mena: ceux qui fuient des situations critiques où leur vie est en danger et ceux qui cherchent une vie meilleure. Mais de plus en plus systématiquement, tous subissent un triple test osseux, soit une radio du poignet, de la clavicule et des dents. Après un examen, une moyenne de 70 % peut être considérée comme majeure. Pour le SPF Justice, le triple test est actuellement la meilleure approche scientifique, reconnue au niveau international. “C’est un choix politique partant du principe que le migrant ment et abuse du système. Il faut être honnête: certains mentent mais beaucoup, pas du tout”, dénonce Cécile Ghymers, avocate spécialisée en droit des Mena. La littérature scientifique postule une marge d’erreur de quatre ans pour ces tests. Le développement se fait très différemment suivant la génétique, les traumatismes, le climat ou l’alimentation. “Il est en fait extrêmement difficile d’établir avec certitude si un jeune a 16 ou 19 ans. Je ne suis pas choquée qu’on fasse des tests. On ne peut pas croire tout le monde sur parole. Mais l’Office des étrangers doute ­systématiquement et pratique les tests de manière non motivée sans prendre en compte l’audition.” Une affaire est actuellement devant la Cour européenne des droits de l’homme et la Belgique pourrait être condamnée. “Quand le jeune n’a pas été cru sur son âge, qu’on a estimé qu’il n’était pas crédible, souvent il disparaît. Or, des jeunes considérés comme majeurs peuvent être reconnus dans leur demande d’asile, comme une jeune Guinéenne qui fuit un mariage forcé”, explique Cécile Ghymers.

On observe en 2021 une augmentation de 82 % du nombre de demandeurs de protection internationale se déclarant Mena par rapport à l’année précédente. L’augmentation est constante depuis 2017 et 2020, marqué par la pandémie, n’a pas vu ce chiffre diminuer, contrairement à ce qui a été observé pour l’ensemble des demandeurs. En 2021, il s’agit de plus de 3.200 personnes, dont 96 % de garçons et trois quarts d’Afghans. D’après les chiffres du SPF Justice, on compte en 2022 huit garçons pour deux filles. Les mineurs ukrainiens sont venus se rajouter (989 jusqu’en juin). Mais ces chiffres sont loin de tout dire. Dans les méandres administratifs, et sous la pression, un nombre important de Mena ou de très jeunes adultes disparaissent des radars. Parfois, ils vont tenter leur chance ailleurs, souvent en ­Angleterre. Dans d’autres cas, ils entrent dans la clandestinité pour travailler au noir. Le collectif de recherche Lost in Europe a découvert qu’au cours de la période 2018-2020, au moins 18.292 mineurs non accompagnés ont disparu de l’accueil des demandeurs de protection internationale dans un pays européen. Ces chiffres sont même sous- estimés, certains pays, comme la France ou la ­Roumanie, n’enregistrant pas ces disparitions. Pour la Belgique, il s’agit de 2.642 disparitions: 987 en 2018, 1.072 en 2019 et 583 en 2020.

Lost in Belgium

Dans le lot, Child Focus ne traite que quelque 120 dossiers de disparitions de Mena par an. “On est moins souvent contactés pour eux et énormément de dossiers restent ouverts parce qu’ils n’ont pas de parents en Belgique. On travaille avec la police comme pour tous les enfants, explique Sofia Mahjoub, coordinatrice à Child Focus. Mais c’est plus compliqué à ­résoudre parce que ces jeunes n’ont pas d’ancrage en ­Belgique. Certains sont embrigadés dans des réseaux d’exploitation économique et sexuelle. Mais pour les aider, encore faut-il qu’ils osent parler. Pour nous, ce qui est important, c’est de savoir qu’ils sont en sécurité. Mais nous sommes confrontés à des problèmes d’échanges de données et d’enregistrement.” Parmi ceux qui tombent dans des systèmes d’exploitation, nombreux sont ceux qui viennent du Maghreb avec de graves problèmes d’alcool et de drogue qui les maintiennent dans les abus et dans la rue. Alors? “L’objectif d’un tuteur est de trouver une solution durable pour le jeune, mais parfois la loi ne nous le permet pas, conclut Jean Danis. Il y a de belles histoires, des jeunes qui ­obtiennent des papiers et s’intègrent bien. Mais, honnêtement, il y a plus d’histoires difficiles qu’heureuses.

Deux exemples positifs

Le gouvernement belge et une ASBL bruxelloise ont pris chacun des initiatives inédites en faveur des Mena.

Jusqu’en juillet dernier, MSF a mis sur pied une structure pour accueillir 270 Mena en transit, généralement vers le Royaume-Uni. Ces jeunes-là échappent complètement aux statistiques. Ils sont invisibles parce qu’ils ne souhaitent pas se signaler, risquer de devoir donner leurs empreintes et subir des tests osseux. “Aucune structure ne les accueille. On a voulu leur offrir du répit avec une aide médicale, sociale et mentale. Beaucoup de jeunes avaient la gale, d’autres la tuberculose, des symptômes de dénutrition (un jeune sur cinq) ou anxieux, explique David Vogel, porte-parole de MSF. Mais c’était un projet d’urgence. MSF n’est pas un acteur de l’hébergement des réfugiés. On voudrait que les autorités reprennent notre modèle à présent sans obliger les jeunes à se signaler. Beaucoup de mineurs pris dans des trafics ont peur et n’ont pas confiance en Fedasil ou le ­gouvernement. Les ONG leur semblent plus ­fiables.” Un budget a été validé par le Conseil des ministres. C’est la première fois que ces jeunes en transit sont reconnus dans leur existence par les autorités belges. Mais la structure pouvant héberger ces jeunes n’a pas encore été trouvée par la Région bruxelloise.

Babel est une ASBL qui offre vingt logements de transit pour mineurs et jeunes adultes en Région bruxelloise. Une initiative quasiment unique qui permet à des jeunes entre 17 et 20 ans de vivre en semi-autonomie, sans être, comme la plupart, lâchés à 18 ans dans la nature. À l’origine de l’initiative, Julie Demanez a longtemps été frustrée de devoir arrêter d’aider des jeunes à 18 ans. “Sur base d’une date de naissance, on leur dit au revoir et bonne chance. Le danger, c’est le travail au noir et des réseaux louches. Or quand on ne maîtrise pas la langue, les arcanes de l’administration, la gestion d’un budget et qu’on traîne des traumatismes, à 18 ans, on n’est pas prêt à être totalement autonome. Les jeunes restent chez nous entre neuf et onze mois avant d’intégrer un logement privé. On continue à les suivre sans condition de papiers jusqu’à leurs 23 ans et à leur offrir de l’appui via une permanence.”

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