Trentenaires et colocataires: quels sont les avantages d’un tel choix de vie?

Les jeunes adultes sont de plus en plus nombreux à partager un logement alors qu’ils ont déjà un emploi. Entre raisons financières et sociales, la tendance tient aussi à un nouveau choix de vie chez les trentenaires.

des colocs dans leur logement
Bruxelles, avec ses grandes maisons à étages et trois pièces en enfilade, se prête particulièrement bien à la colocation. © Adobe Stock

À 33 ans, Christophe vit dans une maison trois étages près de la place ­Flagey, dans la commune prisée d’Ixelles, au cœur de la capitale. Le luxe d’un tel espace, il le partage avec quatre colocataires, pour un loyer total de moins de 1.800 euros par mois… Soit environ 350 euros chacun. “En plus de nos chambres et des pièces communes habituelles, nous avons une cour, un grenier, une énorme cave. Financièrement, je trouve que c’est dommage de payer plus cher pour vivre tout seul, dans un endroit plus petit et moins chouette.” Une ­analyse des annonces en ligne de biens à louer lui donne raison au moins sur le plan financier. Au montant que verse Christophe comme loyer (350 euros), le site ne propose aucun bien dans le même quartier. Le jour de notre recherche, le studio le moins cher s’affiche à 525 euros pour 18 mètres carrés. Depuis quelques années, les loyers qui augmentent et les aspirations qui changent amènent de plus en plus de trentenaires comme ­Christophe à choisir la vie en colocation, bien après la fin de leur vie étudiante.

Selon les chiffres du dernier Observatoire des loyers, réalisé en 2020 par le Service public régional ­Bruxelles Logement, 54 % des sondés vivant en colocation dans la capitale ont plus de 30 ans. En quelques années, ce nombre s’est envolé: en 2017, les trentenaires (et plus) en coloc ne représentaient que 39 % des personnes ayant choisi ce mode d’habitat. Pour la professeure en anthropologie à l’UCLouvain Chloé Salembier, cette ­tendance s’accroît pour diverses raisons. Au-delà de l’évolution démographique et de la pression sur le marché du logement qui font grimper les loyers, le revenu des Bruxellois est en moyenne plus faible que dans le reste du pays, souligne-t-elle. “La typologie des logements dans la capitale, avec notamment ces grandes maisons bruxelloises sur plusieurs étages avec trois pièces en enfilade, se prête apparemment bien à la colocation par ­rapport à d’autres villes ­composées essentiellement d’im­meubles à appartements.” À Paris, par exemple, les colocations de plus de six habitants semblent bien plus rares qu’à Bruxelles. Surtout depuis l’arrivée, ici, de nouveaux acteurs privés comme Cohabs qui font monter l’offre de logement en colocation en même temps que les prix. “Il y a toute une série d’acteurs, aussi bien privés que sociaux, qui s’emparent de cette opportunité de la colocation.

Qualité de vie

Avant que des entreprises saisissent ce phénomène pour en faire un business, la colocation reste une solution de débrouille pour ceux qui veulent profiter des avantages de la ville sans devoir sacrifier un rein. Selon l’Observatoire des loyers réalisé en 2020, un colocataire paie en moyenne 437 euros par mois pour sa part du logement à Bruxelles, quand les personnes vivant seules ou en famille déboursent près de 775 euros chacune. Pour Mélissa, 31 ans, le calcul est vite fait. Responsable d’un service de prévention, elle vit dans une grande maison dans l’est de Bruxelles avec cinq autres compères, dont son amoureux. “Cela nous permet d’avoir une vie aisée, de gagner en qualité de vie et de pouvoir ­mettre de côté. Le contexte socio-économique, notamment la hausse des prix de l’énergie, se répercute également moins lorsqu’on vit en colocation et ça, ce n’est pas négligeable.” Même si elle pourrait se le permettre, la jeune femme ne s’imagine pas aujourd’hui repasser dans un logement individuel. “C’est une forme de sacrifice de vivre à plusieurs, mais quand je compare à tout ce que je peux faire sur le côté, le choix est vite fait.” Question de confort, mais aussi de partage.

Quand les gens viennent chez nous pour la première fois, ils s’imaginent qu’ils vont trouver un kot étudiant, crade et bruyant, mais ce n’est pas du tout le cas.” Chez Mélissa, le salon est décoré avec soin, le jardin entretenu, la cuisine propre et équipée. Chacun a ses tâches et fait en sorte que la maison tourne correctement. “Gérer tout un logement, le ménage, l’administratif, l’entretien de la chaudière, etc., cela prend du temps. C’est un avantage que ce soit partagé”, souligne-t-elle. Au-delà des bénéfices pratiques, vivre en colocation permet surtout des rencontres et d’éviter la solitude d’un logement individuel. À 30 ans, Alice, qui a vécu seule dans un appartement pendant plus de deux ans, a choisi de reprendre une colocation, tant pour économiser que pour se sentir davantage entourée. “Cela a fini par vraiment me peser d’habiter seule, malgré des journées bien remplies. J’ai l’impression qu’on est fait pour vivre avec d’autres personnes, en espérant que ça se passe bien évidemment.” La professeure Chloé Salembier observe d’ailleurs que la crise sanitaire a eu un impact sur les intentions à vivre en ­communauté. “Beaucoup d’étudiants qui étaient dans des studios ont souffert de l’isolement, là où des gens en colocation ont pu être plus résilients par rapport à cette situation. Il y a des aspirations qui émergent dans nos sociétés à trouver un sens plus collectif dans nos modes d’habiter.

colocation

Outre l’argument économique, c’est l’envie de fuir la solitude qui pousse à vivre en colocation. © Adobe Stock

Habitat socialement marqué

Résultat, aujourd’hui la colocation se décline sous une multitude de formes. Cette manière de vivre n’est résolument plus réservée aux étudiants: des personnes vivent en coloc en couple, et même parfois avec leurs enfants. Christophe a l’impression que “le format classique s’effrite, même s’il existe toujours. Nous avons besoin d’avoir de la vie autour de nous”. Le trentenaire remarque des modes de vie différents entre ses amis d’enfance, souvent installés dans un logement individuel avec leur famille, et ceux rencontrés au fil de ses années à Bruxelles, toujours en coloc. “Parfois j’ai des remarques sur mon mode de vie étant donné mon âge, mais moi je le vis très bien”, rigole pour sa part Mélissa. Elle et son compagnon ont déjà réfléchi au système d’habitat partagé pour les années à venir: sem­blable à la colocation, ce type de lieu offre des logements individuels regroupés autour de différentes pièces communes. Un moyen de gagner en ­autonomie, tout en continuant à partager des moments en communauté.

Bien qu’elles évoluent, ces manières d’habiter ­restent encore marginales, estime Chloé Salembier. Selon le dernier Observatoire des loyers, seules 5 % des personnes sondées déclaraient vivre en colocation à Bruxelles en 2020. “Les personnes qui ont des aspirations à la colocation n’ont pas forcément un gros capital économique, mais un capital culturel assez important. Ce sont des gens qui ont fait des études, qui ont parfois des ambitions écologistes, etc. Les populations plus précaires, issues de l’immigration par ­exemple, ont moins ce genre d’aspirations et sou­haitent plutôt marquer leur ascension sociale en ­accédant à la propriété d’un logement individuel.”

La coloc facilitée

À l’avenir, en tout cas, ce mode d’habitat pourrait bien continuer à devenir de plus en plus prisé, surtout dans un contexte d’augmentation générale des loyers, pointe José Garcia, secrétaire général du Syndicat des locataires. Nous, nous n’encourageons pas ce modèle car nous voyons que cela pose une série de ­problèmes ­lorsqu’il y a des divergences entre les colocataires. Pour autant, nous faisons le constat que les colocations se multiplient étant donné la nécessité économique de se rassembler.” Depuis 2018 déjà, la colocation a un régime juridique propre en région Bruxelles- Capitale, qui permet d’établir un bail spécifique.

Selon Chloé Salembier, ce mode d’habitat est pourtant toujours restreint par des politiques publiques “pas tout à fait adaptées”. Ce qui coince notamment, selon la professeure, ce sont la solidarité pécuniaire obligée entre colocataires et les prescriptions urbanistiques qui freinent l’aménagement d’habitats groupés. “Il y a des villes où la colocation, au contraire, est encouragée, comme à Zurich en Suisse par exemple. Là-bas, il existe des projets de logement qui proposent spécifiquement des formes de colocation, pour différents types de ­­mé­nages. L’important, conclut-elle, c’est de trouver un juste équilibre entre la colocation comme moyen de se loger moins cher, tout en continuant à assurer une bonne qualité de logement.”

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