Polyamour: ils et elles aiment plusieurs personnes en même temps

Être en couple ne signifie pas forcément ne s’aimer qu’à deux: une partie de la population a choisi de s’autoriser plusieurs relations amoureuses en même temps. Témoignages.

plusieurs personnes qui s'aiment, c'est le polyamour
Différent du libertinage et de sa dimension surtout sexuelle, le polyamour implique des relations plus complètes. © Getty Images

La première fois qu’elle entend parler de polyamour, Vanessa est à Liège, un soir d’hiver 2014. La conversation s’engage avec une femme participant à la même soirée: après les habituelles présentations, elle lui raconte qu’elle vit des ­relations amoureuses plurielles, dans lesquelles chaque partenaire est libre de ­rencontrer d’autres personnes. Mais rien à voir avec le libertinage, uniquement tourné vers les relations sexuelles. Le polyamour, c’est accepter qu’on puisse aimer plusieurs personnes en même temps. “Ça m’a tout de suite parlé, c’était une évidence.” De retour chez elle, Vanessa en parle rapidement avec son compagnon de l’époque. Ils sont en couple depuis trois ans, il accepte d’essayer. “Le polyamour, ça ouvre la possibilité de vivre les relations qu’on a envie de vivre, sans privation. D’un coup, on n’attend plus de l’autre qu’il comble tous nos besoins.” Au-delà du couple, ­chacun pourrait avoir des connexions amoureuses avec d’autres, aller au cinéma avec son amant, passer la nuit chez un date Tinder. “La fidélité pour moi ce n’est pas l’exclusivité, c’est ne pas mentir à l’autre”, souligne la quarantenaire.

L’exclusivité, c’est un concept qui n’a jamais vraiment parlé à Sohrab. Déjà à 16 ans, il se demandait pourquoi les couples se séparaient pour des histoires d’infidélité. “Je me posais la question de savoir pourquoi l’autre devait nous appartenir”, se souvient le trentenaire. Pour lui, les relations ne doivent pas être dogmatiques. “Être polyamoureux, ce n’est pas forcément avoir plusieurs relations en même temps mais reconnaître qu’il n’y a pas de standards.

Au vu des chiffres, le modèle du couple monogame uni jusqu’à ce que la mort le sépare s’effrite sérieusement. En Belgique, quatre mariages sur dix se terminent par un divorce et selon un sondage Ifop datant de 2014, un homme sur deux est infidèle, tout comme une femme sur trois. La sexologue Dominique Delrot, qui s’est intéressée au poly­amour, rappelle qu’avant que le clergé n’impose des conditions strictes au mariage, la noblesse avait l’habitude de batifoler à droite et à gauche de manière clairement établie. “Vers le XVe siècle, l’Église a édicté ses règles et on reste avec cette culture judéo-chrétienne, même si ça ne fonctionne plus vraiment. Peut-être faut-il envisager une autre manière de fonctionner, qui d’ailleurs est possiblement ce que tout le monde a toujours connu sans le nommer.

you me her

Sortie en 2016, You, Me, Her est la la première comédie " polyromantique ". © Prod.

À l’autre bout du fil, Corinne laisse échapper un petit rire. “On nous vend partout la monogamie idéale, mais combien de temps ça dure?” En couple depuis près de trente ans avec son mari, la cinquantenaire a décidé de laisser tomber le modèle type le jour où la routine commençait sérieusement à la ronger. “Je l’aime profondément et je n’avais pas envie de le quitter. J’ai pensé à le tromper, mais je ne voulais pas d’une liberté dans le dos de l’autre et surtout, je voulais que lui aussi puisse avoir d’autres histoires.” Fin 2018, elle lance l’idée d’ouvrir le couple, il accepte le principe. Ensuite, il a fallu ajuster, rééquilibrer, et beaucoup communiquer.

Vivre d’amour et de règles

Est-ce simple à vivre? La réponse est la même que pour n’importe quel couple. Des fois oui, des fois non. À l’été 2021, raconte Corinne, l’histoire a bien failli tourner au fiasco. “Mon mari était en relation avec une autre femme mais nous n’avions pas mis de cadre. Il délaissait notre couple et nous avons dû beaucoup discuter pour définir ce qui était important l’un pour l’autre: est-ce qu’on s’autorise à dormir chez l’autre, à se tenir la main dans la rue, etc.” Ils ont dressé une liste de règles, qui depuis ont évolué et continuent de bouger. “On parle encore peu de poly­amour, du coup c’est pas toujours évident de savoir comment faire.” Sur son compte Instagram, l’auteur de BD Cookie Kalkair, lui-même polyamoureux, publie des strips, des plus pratiques (“C’est quoi votre contrat?”) aux plus philosophiques (Peut-on aimer plusieurs personnes en même temps?).

 

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Cheminement personnel

L’amour que tu peux donner est infini, acquiesce Sohrab. Mais le temps ne l’est pas.” Le cadre fixé, encore faut-il gérer l’organisation. “L’important c’est d’accorder de la place à tout le monde, en clarifiant dès le départ quel temps tu peux donner. La base, c’est de discuter, on ne le dira jamais assez, afin de s’assurer que personne ne se sente lésé.” Au début de son aventure polyamoureuse, Vanessa passait la moitié de ses soirées chez l’un de ses compagnons, et l’autre moitié avec le deuxième. “Finalement j’ai dû revoir mon organisation car je n’avais plus un seul moment pour moi”, rigole-t-elle. Mais elle ne se verrait pas revivre un couple monogame. “Le polyamour a ­quelque chose d’apaisant car il brise le principe de ­frustration et d’infidélité.” Corinne sourit. “Mon mari me dit souvent: t’aimer, c’est aussi aimer que tu sois libre.

Pour que ça fonctionne, il faut une grande maturité émotionnelle, commente la sexologue Dominique Delrot. La personne ne doit pas dépendre de l’autre pour exister. C’est un chemin à faire soi-même.” Corinne confirme, ce n’est pas toujours facile. “C’est un chemin de vie. Personne n’appartient à personne.” Si le modèle du polyamour intrigue de plus en plus, surtout chez les jeunes soucieux de déconstruire les vieux codes relationnels, Sohrab n’est pas partisan de dire que dans un monde ­évolué, ce serait la norme. “Ce qui est important, c’est d’être conscient qu’il puisse exister différentes ­formes de relations.

Dominique Delrot insiste d’ailleurs sur le fait qu’il n’est pas question de trouver LA solution miracle concernant le couple. “C’est à chaque individu de trouver sa solution, dans le respect de l’autre et de soi-même.” Peut-être, d’ailleurs, que de nouvelles formes de relations vont émerger et faire bouger les codes. Déjà, plusieurs pays comme l’Allemagne et le ­Mexique ont pensé mettre en place des mariages à durée déterminée pour mieux coller aux réalités de notre société contemporaine…

Retrouvez notre dossier de la semaine Une nouvelle sexualité

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