"On vit mieux à proximité de ses proches"

Nous avons listé les communes francophones où il fait bon vivre. Mais certaines notions, hors classement, sont inquantifiables: votre commune d’élection dépendra dès lors de votre sensibilité, votre milieu familial, votre niveau d’éducation ou votre job. On en discute avec le sociologue de l’habitat Jean Viard.

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“Home is where the heart is”, disent les Anglais. “Certains ne jurent que par la campagne, d’autres par les centres-villes. Rien ne les fera changer d’idée. D’autres ont la propension de bouger, de déménager, de passer de la campagne à la ville à la campagne”, explique Jean Viard. Ce sociologue français, auteur de plusieurs livres sur l’habitat et la vie en milieu rural, est aujourd’hui directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique.

Où vit-on généralement le mieux?
Jean Viard –
On vit mieux… chez soi. La moitié des gens vivent dans la commune où ils sont nés ou à proximité. C’est la première grande généralité. Ensuite, ça dépend des âges. La grande ville est le lieu de la jeunesse. À partir des études supérieures, les Occidentaux aiment passer une décennie à Paris ou à Bruxelles. C’est la période où ils multiplient les expériences personnelles ou professionnelles. Pendant ces dix années se déroule l’apprentissage de la vie adulte. C’est aussi la période durant laquelle on entre dans une relation plus stable, on pense à construire une famille. À ce moment-là, soit les gens retournent dans leur région d’origine, soit ils se ­dirigent vers une zone plus accessible financièrement, avec plus d’espace. Les populations plus défavorisées pensent à l’accessibilité en voiture. Les bobos urbains se préoccupent davantage des transports en commun et des pistes cyclables. Ces attentes divergentes d’un groupe à l’autre déterminent des géographies. Les minorités sexuelles sont ainsi attirées par les grandes villes, car il y a une plus grande ouverture d’esprit et plus de gens de leur communauté.

La proximité avec ses proches demeure-t-elle l’argument prédominant?
Bien entendu. Les proches, la famille, les amis, dans toutes nos études, depuis la pandémie, c’est le critère qui revient le plus. Les gens heureux sont souvent ceux dont les proches ne sont pas trop loin. On se sent mieux dans un territoire où l’on a des souvenirs. Déménager est rarement anodin. Il y a toujours une raison, souvent négative. Parfois, c’est une raison heureuse. On tombe amoureux ou bien on change de localité afin de saisir une opportunité d’emploi.

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Depuis la pandémie, les grandes villes ­perdent-elles en attractivité?
La pandémie a clairement accéléré le refus de la grande ville. Nos études démontrent une attraction nouvelle pour les cités entre 10.000 et 200.000 habitants. Ce sont déjà de vraies villes avec toutes les facilités tels un cinéma, de bonnes écoles, des commerces, mais on bénéficie de davantage d’espace. Si on a accès à tout cela à un quart d’heure de vélo, c’est souvent considéré comme du bonheur, un épanouissement. Ce modèle spatial est celui qui est en train d’émerger. On est entré dans la société du proche. Ce phénomène va avec un désir de naturalité, de circuits courts, d’écologie. Vivre à proximité, par le train, d’une grande ville est un mode de vie qui a le vent en poupe. Le télétravail contribue à ce bouleversement, car on peut vivre un peu plus loin du bureau. Cela est surtout vrai en Belgique, car à une demi-heure de Bruxelles vous êtes déjà dans la campagne.

Où les retraités se sentent-ils le mieux?
À la retraite, les études montrent que la moitié des gens déménagent ou plus souvent rêvent de déménager pour aller dans la région où ils ont vécu leurs meilleures vacances. D’autres reviennent en ville après la retraite pour se rapprocher d’une offre ­hospitalière de qualité. Une géographie de la santé se constitue alors. Cette réalité existe également pour l’enseignement, car les familles de la classe moyenne veulent au moins que leurs enfants atteignent leur milieu social, leur niveau d’éducation.

Le choix du milieu de vie diffère-t-il selon la classe sociale?
Dans les milieux populaires aussi, certaines familles misent énormément sur l’école pour son ascenseur social. La qualité des écoles à proximité apparaît donc comme un critère important. Cela étant dit, s’interroger sur son lieu d’habitat est un luxe de classes ­moyennes ou supérieures. On observe que moins le niveau d’éducation est haut, plus la ligne de proximité est courte et les gens vivent dans un territoire proche de leur lieu de naissance. 30 % des Occidentaux ne partent jamais en vacances. Ils ne connaissent pas la vie ailleurs. En France, 16 % de la population n’a jamais découché une seule nuit. La vision du monde, au sens géographique du terme, de ces personnes est forcément plus petite. Quand découvre-t-on le monde ou le pays? Durant les études, lorsqu’on emménage dans une cité universitaire ou pendant des Erasmus. Cela n’est pas une réalité pour tous.

L’efficacité des pouvoirs locaux impacte-t-elle la décision?
La manière dont ils répondent aux besoins de la population, notamment en améliorant la mobilité, critère de plus en plus prépondérant, a effectivement un impact. Les questions de qualité de la vie, des écoles, des circuits courts, la présence d’espace vert, l’offre culturelle… Ce rapport à l’esprit des lieux compte. En outre, la question de la beauté me ­semble aujourd’hui extrêmement importante.

Comment notre rapport au logement en lui-même évolue-t-il?
La pandémie a renforcé le désir de maison avec jardin. De plus en plus, les Occidentaux ­cherchent à reconstituer la vie de château, mais en 80 mètres carrés, avec un très bon matelas, une piscine, des espaces de détente. Au lieu de danseuses, vous avez l’écran. À la place d’une fontaine, un petit jacuzzi. Ce sont les mêmes pratiques sociales et culturelles. Le choix de la maison est un critère plus important qu’avant, car on sait qu’on peut y être enfermé.

Retrouvez notre classement des communes où il fait bon vivre dans notre dossier de la semaine

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