Mon chien, mon bébé

Même le pape le dit: nous préférerions nos animaux aux enfants. C’est vrai que l’évolution anthropologique a réservé une place de choix aux quatre pattes. Pour le meilleur et pour le pire.

mon chien, mon bébé
L’Espagne a adopté une loi accordant la garde alternée d’un animal après une séparation. © Adobe Stock

Aujourd’hui, on constate une forme d’égoïsme. On voit que certains ne veulent pas avoir d’enfant.” Ils leur préféreraient un animal, ce qui reviendrait “à renier la paternité et la maternité et nous diminue, nous enlève notre humanité”. L’intervention du pape à ce sujet n’est pas une première. Jorge Mario Bergoglio a déjà dénoncé à plusieurs reprises “l’hiver démographique” et la baisse “dramatique” de la natalité. Les déclarations du pape peuvent choquer. Sauf qu’elles sont en phase avec les grandes discussions et interrogations actuelles.

D’abord, sur le plan démographique. Le nombre d’enfants par femme diminue en Europe depuis les années 70 et tourne autour de 1,6 et 1,7 enfant par femme, ce qui est en partie compensé par l’immigration. En Espagne, en Grèce et en Italie, on assiste à une baisse brutale entre 1,2 et 1,4 enfant par femme depuis les années 80. “On est ainsi en dessous du niveau de remplacement, pointe Bruno Schoumaker, démographe à l’UCLouvain. Si on veut que la population européenne continue à croître, il faut dans ce cas faire plus d’enfants.” La planète est aujourd’hui peuplée de 7,8 milliards d’habitants et on devrait ­atteindre les 10 milliards en 2050. Au niveau mondial, le nombre d’enfants par femme est de 2,4 à 2,5 enfants par femme. “La natalité baisse au niveau mondial mais le niveau reste élevé, notamment celle de l’Afrique où chaque femme a en moyenne 4,5 enfants.

Des chiens handicapés

Dans le même temps, depuis les années 60, le ­nombre d’animaux domestiques augmente dans notre société. “Et il y a effectivement une évolution dans les relations qu’entretient la population occidentale avec les animaux, en particulier par rapport aux chiens, relève Marc Vandenheede, professeur d’éthologie en faculté de médecine vétérinaire à l’ULiège. Mais rien ne démontre que cela aurait entraîné une baisse de la fécondité. Un tas d’autres facteurs jouent dans le fait de ne pas vouloir d’enfant, à commencer par la peur de l’avenir.” Ceci étant, c’est vrai que nos relations avec les chiens vont de plus en plus vers quelque chose de parental. Le chien reçoit un prénom humain, des habits, des friandises. On fête son anniversaire. On lui parle comme à un humain en bas âge, un bébé. On a envers lui des comportements maternels, de protection.

Le chien, au départ un animal de travail dédié par exemple au gardiennage ou à la chasse, a été domestiqué il y a 15.000 ans. Mais la plupart sont devenus des animaux de compagnie. “Ils se sont de ce fait transformés dans leurs comportements et ­jusque dans leur morphologie. Les chiens évoluent différemment du modèle sauvage qui est le loup. Ils deviennent de plus en plus juvéniles. Ils sont sélectionnés dans ce sens avec un goût affirmé pour les caractéristiques plus proches de celles des chiots.” On affectionne assez souvent les chiens de petite taille, ronds avec une grosse tête et des yeux exorbités. Toutes ces caractéristiques provoquent chez l’être humain un comportement de soin. On craque…

chien comme un bébé

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Sauf que certaines races, après des croisements, en arrivent à ne plus avoir de nez et ont, de ce fait, des problèmes respiratoires. “On fait naître des animaux handicapés. C’est un problème éthique. C’est le problème des hypertypes qui ont des caractéristiques tellement éloignées des races naturelles qu’ils en ont des problèmes.” Un groupe de travail au niveau du conseil du bien-être animal wallon planche d’ailleurs là-dessus. Le fait de se comporter avec son animal comme un parent face à un substitut d’être humain pose aussi question. “Un chien a beau avoir développé une relation hyper-sociale pour être de plus en plus apte à entrer en relation avec l’être humain, il ne sera jamais un humain. Aimer son chien, c’est être respectueux de ce qu’il est. Il n’y a ­toutefois pas de hiérarchie à avoir entre les amours pour les humains et les animaux à avoir”, souligne Marc Vandenheede.

Garde alternée

En attendant, l’Espagne vient d’adopter une législation qui va très loin, considérant les animaux comme des membres à part entière d’une famille et accordant la garde alternée en cas de divorce ou séparation. Et si la prise de position du pape est morale, en renvoyant cette situation du côté de l’égoïsme, elle s’inscrit aussi dans une réalité anthropologique sociale et culturelle que décrypte Élodie Razy, anthropologue à l’ULiège. Le statut de l’enfant a considérablement évolué depuis le XIXe siècle, où il a commencé à faire l’objet d’un intérêt social et politique, confirmé au XXe siècle. “Tandis que la natalité baisse, une place prépondérante en termes de bien-être et d’éducation est accordée à l’enfant. Moins on a d’enfants, plus on devient exigeant dans ce qu’on veut leur offrir, et inversement. Dans le même temps, les femmes se sont émancipées en développant d’autres aspirations que la maternité et la promotion de l’individualisme ­performant a gagné du terrain. L’épanouissement personnel et professionnel devient de plus en plus ­difficile à concilier avec le choix d’avoir des enfants dans une société où il faut tout réussir. Dans ce ­contexte, certaines personnes expriment clairement le fait que leurs animaux domestiques occupent la même place que des enfants pour elles.”

Ceci dit, dans de nombreuses autres sociétés, comme en Amazonie ou en Afrique, animaux et humains sont considérés dans un ensemble par des religions de type chamanique. “Cette séparation est le fruit de notre histoire, notamment religieuse, qui n’est pas universelle. L’Occident s’ouvre certes aujourd’hui à d’autres visions des rapports hommes/animaux, mais dire que les animaux domestiques remplacent les enfants que nous n’avons plus reste une hypothèse qui n’est pas démontrée. D’ailleurs, très souvent, les deux cohabitent.” En revanche, parmi les grands changements dans la vision du monde des XXe et XXIe siècles en Occident, on peut mentionner le statut des animaux.

chien

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Charte des animaux

Une déclaration des droits des animaux a été établie dans les années 70 sans avoir toutefois de force normative. L’article 1 établit que tous les animaux naissent égaux. L’article 2 postule que tout animal a droit au respect. “Si on suit cette charte, il n’y a plus de différence éthique entre l’animal et l’humain. Le courant vegan a notamment poussé très loin la discussion sur les droits des animaux”, explique Olivier Depré, professeur de philosophie à l’UCLouvain qui pointe le mouvement né aux États-Unis de l’écologie profonde emmené par Arne Næss qui prône une diminution drastique de la population au nom du bien-être de toutes les créatures.

Sur le plan philosophique, le débat est sous haute tension. Le philosophe français Luc Ferry, par exemple, dans une optique humaniste, critique avec virulence ce nouveau positionnement, en arguant que la nature n’est pas douée de liberté. Olivier Depré nuance: “Le pape François, qui a choisi comme patronyme celui du saint patron des animaux, est un des souverains les plus engagés sur le plan écologique depuis longtemps. Mais il n’accorde pas aux animaux une supériorité sur les humains. Son problème, selon moi, c’est le refus de paternité. On pourrait lui faire le procès de ­stigmatiser ceux qui ont de la tendresse pour les ­animaux. Mais ce n’est pas ma lecture”.

Pionnier dans la réflexion éthique sur la question animale, Peter Singer a postulé qu’on ne pouvait pas infliger de souffrance aux animaux. Le philosophe Tom Regan va plus loin et veut qu’on leur reconnaisse des droits. Alors qu’on a accordé une supériorité à l’humain parce qu’il est doué de raison, Singer y voit une discrimination à l’égard des animaux, du même type que le racisme ou le sexisme. “Je suis pour maintenir une différence, rétorque Olivier Depré. Mais sans affirmer de supériorité, ne serait-ce que parce que les animaux ne font ni du Bach ni du Raphaël. Et puis tout droit est corrélé à un devoir. Comment concevoir des droits des animaux sans qu’il y ait des devoirs? Le problème, c’est que cette mouvance va plus loin que le respect des animaux en impliquant aussi le respect de l’environnement et en donnant des droits à la biosphère. Où s’arrête l’éthique? On ne peut plus dire aujourd’hui que les animaux n’ont pas d’intelligence ou de sensibilité. On ne peut pas accepter la violence à l’égard des animaux. Mais si vous dénoncez la pollution, vous ne pouvez pas vous contenter de l’argument de la souffrance. La forêt ne souffre pas d’une canette de coca.

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