Pourquoi les maisons de repos peinent à se relever de la crise sanitaire

La crise sanitaire a fait vaciller un secteur déjà ébranlé. Aujourd’hui, certaines maisons de repos ne parviennent plus à faire le plein. Mais c’est tout le secteur, menacé d’extinction, qui est forcé de se réinventer.

maison de repos
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Vingt et un mois après le début de la crise sanitaire, le nombre d’infections au coronavirus s’affole à nouveau. Les quelque 15.500 cas révélés quotidiennement confirment jour après jour la présence d’une quatrième vague. Dans les maisons de repos, la panique a fait place à la fatigue. Durement touché par l’épidémie, le secteur s’est organisé mais a du mal à se relever. Aujourd’hui, d’après le conseiller expert à la Fédération des CPAS Jean-Marc ­Rombeaux, la situation sanitaire au sein de ces structures est sous contrôle. En revanche, ce qui l’est moins, c’est leur image, fortement chiffonnée par la pandémie. Secrétaire général de la Fédération des maisons de repos (Femarbel), Vincent Fredericq soupire: “Dans un premier temps, les établissements sont apparus comme des endroits dangereux, puis comme des prisons suite aux différentes directives. Cela n’a évidemment pas contribué à donner une image positive du secteur”.

Les maisons de repos peinent donc à retrouver leur taux d’occupation habituel. Si certaines affichent complet, beaucoup disposent de lits vides qui ne trouvent plus preneurs. Au dernier comptage ­rapporté par Jean-Marc Rombeaux, datant de septembre 2021, les maisons de repos bruxelloises affichaient 73 % de taux d’occupation, contre 85 % avant l’arrivée du Covid-19. Une tendance moins marquée mais également présente en Wallonie. Une analyse des Mutualités Libres révélait d’ailleurs cet été que le nombre de résidents dans ces struc­tures avait diminué de 6,5 % entre 2019 et 2020, “alors qu’il augmentait jusqu’ici d’année en année”. Derrière ces chiffres en baisse, l’effet Covid-19 bien sûr, mais aussi un désamour croissant pour ces lieux déjà perçus avant comme des voies sans issue. “Des personnes qui seraient normalement entrées en maison de repos retardent désormais leur venue”, regrette Vincent Fredericq. Les nouveaux résidents franchissent le seuil de ces structures de plus en plus âgés (en moyenne 86 ans) et de plus en plus dépendants. “Au-delà du taux d’occupation, les durées de séjour raccourcissent également...”

Une crise avant la crise

Pour Caroline Guffens, gérontologue et codirectrice de l’ASBL Le Bien Vieillir, ce constat n’a rien d’étonnant… et surtout rien de nouveau. “La crise n’a pas créé de problème, elle a mis en lumière des difficultés qui existaient avant mais auxquelles personne ne s’intéressait vraiment. La pandémie n’a fait qu’aggraver une situation déjà problématique.” Professeur de psychologie du vieillissement à l’ULiège, Stéphane Adam abonde dans le même sens: les résidents dépressifs, le personnel en burn out, la mauvaise image des maisons de repos…, tout ça existait avant l’apparition du Covid-19. “Une étude réalisée par ING et Probis montrait déjà en 2018 que le taux d’occupation baissait légèrement depuis 2015.” Les listes d’attente qui étaient monnaie courante il y a quelques années ne s’avéraient plus nécessaires, en 2018, pour 70 % des gestionnaires. En somme, la pandémie est venue déstabiliser un secteur déjà ébranlé.

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La moyenne d’âge des résidents en maison de repos est de 86 ans. © BelgaImage

Vaccins et publicité

Du point de vue purement financier, les lits vides pèsent lourd. Vincent Fredericq calcule à voix haute. “Un lit inoccupé, c’est une denrée “périssable”. Vous ne rattrapez jamais le double bénéfice qu’il génère: le prix d’hébergement que paie le résident et l’intervention de la sécurité sociale dans les soins. Au total, cela fait en moyenne 100 euros par jour qui ­disparaissent, alors que les charges liées au bâtiment et au personnel, elles, sont toujours là.” Une pression financière, qui, à moyen terme selon le secrétaire général de Femarbel, pourrait causer “de sérieux problèmes s’il n’y a pas de perspective de remontée des taux d’occupation”. De là à sonner le glas des maisons de repos telles qu’on les connaît aujourd’hui? Le professeur Stéphane Adam observe en tout cas une réelle prise de conscience chez les politiques et les professionnels du secteur depuis le début de la pandémie. “Des groupes de travail essaient de réfléchir à la manière de réformer les maisons de repos. Des professionnels prennent conscience que si le ­changement ne s’opère pas, le secteur peut s’éteindre.”

À Nivelles, la maison de repos Nos Tayons, gérée par le CPAS, affiche pour sa part complet. “On ne peut même pas honorer toutes les demandes”, souligne la présidente du CPAS, Colette Delmotte. Touchée par le problème d’image dont souffre le secteur, elle a demandé la réalisation d’une vidéo permettant la visite virtuelle de l’établissement nivellois. “Nous avons eu envie de proposer cela afin de rassurer les candidats résidents et leur famille. Pendant la crise, les médias ont beaucoup montré le mauvais côté des maisons de repos. Cela m’a profondément choquée et semblé très injuste par rapport aux établissements bien tenus.” Une campagne d’image, cofinancée par le gouvernement wallon et les fédérations professionnelles, sera d’ailleurs lancée dans ce but, à l’échelle régionale, au premier trimestre 2022. “L’idée, ce n’est pas de montrer une vision idyllique, où tout le monde sourit avec un verre à la main, mais vraiment la réalité de la vie en maison de repos”, explique Vincent Fredericq.

Est-ce si terrible que ça, la vie dans un home? Les principaux intéressés s’y plaisent ou s’en con­tentent, les avis sont aussi hétérogènes que les ­établissements le sont. Le psychologue Stéphane Adam estime qu’il n’existe pas de mauvaise maison de repos. “Il y en a des meilleures et des moins bonnes, mais toujours une envie de bien faire. Le problème, c’est la difficulté à faire percevoir cette volonté.” Dans l’imaginaire de la population, un home reste souvent comparé à un mouroir, triste et sans âme. Le coronavirus n’a fait que renforcer le phénomène. La vaccination obligatoire pour le personnel est d’ailleurs très attendue par le secteur, qui y voit un moyen supplémentaire de restaurer la confiance, en plus de protéger les résidents. Accompagner, rassurer, réformer…, les maisons de repos jouent en ce moment sur tous les fronts. “Sur le terrain, il y a une grande fatigue, observe Vincent Fredericq. Nous sommes encore dans un flot de directives qui fait que la projection vers l’avenir n’est pas facile.”

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Sans blouse, moins de blues

L’avenir de la vieillesse, la gérontologue Caroline Guffens l’espère en tout cas moins médicalisé. Tout un paradoxe à l’heure d’une pandémie mondiale qui n’a fait qu’amplifier l’aspect sanitaire. “Il faut passer à une culture de maison, non plus d’hôpital. Il faut ­rendre le relationnel aussi important que les soins.” Les couloirs aseptisés et le personnel en blouse, communs à tous les ­établissements aujourd’hui, ne sont pas vraiment l’idée que l’on se fait d’un foyer chaleureux. Le psychologue Stéphane Adam explique que l’environnement peut devenir un véritable cercle vicieux: “Des études montrent que le simple fait d’accroître le nombre de personnes en blouse blanche dans un lieu provoque l’augmentation d’appels à l’aide de la part des résidents, ce qui ­conduit à davantage de dépendance”. L’uniforme hospitalier joue également sur les conversations entre résidents et soignants, qui tournent inconsciemment plus autour du médical que de la vie quotidienne.

Si on devait tout raser pour construire un modèle de maison de repos idéal, elle prendrait la forme, selon ce que dépeignent nos intervenants, d’un petit établissement, ouvert et en lien avec le quartier où il se trouve, dans lequel les résidents participent aux décisions et à la vie quotidienne. Dans les grandes lignes, cela ressemble à la philosophie Tubbe, venue de Suède, qui rompt avec l’organisation hôtelière et hospitalière des maisons de repos pour en faire des lieux de vie participatifs. Environ 80 établissements belges travaillent aujourd’hui à mettre en place cette méthode, quand d’autres s’intéressent à l’approche Montessori. Globalement, tout le secteur est d’accord sur la nécessité d’évoluer. Dans les faits, les établissements peinent à changer. “Cela ne se fait pas en un claquement de doigts”, commente Stéphane Adam.

Aller en concert au home

Arne Kenis ne dira pas le contraire. Depuis douze ans, le directeur de la maison de repos Aux ­Ursulines, appartenant au CPAS de Bruxelles, s’attache à rendre l’établissement chaque jour plus chaleureux. “Ce n’est pas évident, nous sommes ­surchargés et cela prend du temps.” Dans ce grand bâtiment à deux pas des Marolles et du Sablon à Bruxelles, l’ambiance est feutrée, les couloirs emplis de jazz en fond sonore. Surtout, les projets fusent: création, dans le jardin, d’un potager partagé pour le quartier, implantation d’un magasin de vêtements de seconde main pour les résidents, organisation de concerts classiques ouverts aux personnes exté­rieures, mise à disposition de salle pour des réunions d’entreprise… “L’idée, c’est de faire entrer Aux ­Ursulines des gens qui n’ont rien à voir avec le lieu en théorie. Cela crée du lien, de l’animation.” L’envie a germé en 2008, quand les jeunes du skate park d’en face ont organisé leur fête annuelle. “Nous avons prévu un thé dansant le même jour et laissé les portes ouvertes. Ça a lancé cette dynamique de s’ouvrir sur le quartier.” À l’heure où les nouvelles maisons de repos sont construites en périphérie des villes, l’établissement à l’architecture et la localisation avantageuses fait presque figure d’exception. “Aux ­Ursulines, nous travaillons avec 40 % de personnel en plus que les normes”, souligne Arne Kenis. Quand on lui demande comment tout ça est soutenable financièrement, le directeur sourit. “Notre CPAS pense que c’est important d’investir dans ce type de projet.” ­Derrière les ambitions et la volonté d’évoluer, le financier est pourtant souvent un frein bien réel.

Des normes à revoir

Le conseiller expert à la Fédération des CPAS, Jean-Marc Rombeaux, le voit sur le terrain: “Pour ­fonctionner correctement, il faut environ 30 % de ­personnel en plus de ce qui est subventionné”. Au-delà des ­travailleurs, les nombreuses règles de sécurité sont venues alourdir la facture. Multiples ascenseurs, système d’appel…, en dessous de 100 lits, une maison de repos devient difficilement rentable vu les installations nécessaires. Caroline Guffens regrette “des normes qui ont fait oublier l’humain”. S’il était nécessaire de faire évoluer les établissements en matière de sécurité il y a vingt ans, elle estime qu’il faut aujourd’hui les amener à un niveau plus qualitatif. Stéphane Adam cite notamment l’exemple de la région germanophone, où 10 % des subsides pour les maisons de repos sont liés au projet mis en place pour développer la qualité de vie au sein de la ­structure. “Aujourd’hui, le financement est encore trop ­calqué sur le niveau de dépendance des résidents. Il faut repenser ça.

une soignante dans une maison de repos

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Plus globalement, Caroline Guffens et Stéphane Adam plaident pour que la formation du personnel amené à travailler en maison de repos évolue. “Aujourd’hui, les étudiants ne reçoivent pas de cours sur les critères concrets qui favorisent le bien-être des personnes âgées. C’est à revoir.” Tout comme le vocabulaire qui entoure cette période de la vie. La gérontologue Caroline Guffens estime nécessaire de “changer de discours”. “Si on continue toujours d’utiliser l’expression “maintien à domicile” en l’opposant à l’entrée en maison de repos, cela ne donne pas une image positive.”

À Bruxelles, un projet d’ordonnance réformant le secteur de l’hébergement des personnes âgées est sur la table du gouvernement, “afin de faire évoluer les normes d’encadrement, les normes d’agrément ou encore l’accessibilité financière des institutions”. Des lits inoccupés de manière durable seront par ailleurs redistribués aux établissements qui répondraient, notamment, à des critères en termes d’accessibilité financière, d’approche quartier intégrée et de qualité de l’encadrement. L’évolution est en route, mais demande du temps et une énergie encore trop accaparée par le coronavirus. “Si on réussit à éviter des problèmes supplémentaires, je pense que la situation devrait se régulariser d’ici un an. Il n’y a pas de raison que le secteur ne se redresse pas”, veut se convaincre Vincent Frederick.

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