Monsieur Météo est inquiet : «Il y a 30 ans, on pensait que le climat belge passerait de tempéré à doux. On se trompait...»

L’hiver est doux, l’année écoulée a été historiquement chaude et sèche. Mais ces records ne nuisent pas qu’à la planète. Monsieur Météo, le vrai, nous explique en quoi le climat régule aussi économie, politique et même relations internationales.

2022 année la plus chaude
La température moyenne en 2022 était de 12,2°C. C’est la 2e fois après 2020 que cette valeur dépasse 12°C. © BelgaImage

Daniel Gellens n’est pas différent de nous tous: la météo le fascine. Elle l’inquiète, aussi, lorsque les températures atteignent des records comme cet hiver. À défaut de pouvoir contrôler le temps, il a décidé de consacrer sa carrière à tenter de le prévoir. “Les prévisions accompagnent nos choix et nous aident à décider s’il est raison­nable de s’engager dans une longue balade hivernale, ou d’organiser un barbecue le week-end prochain.” Il sourit: “Pour ces raisons, je suis le premier lecteur des bulletins de mes équipes.”

Depuis douze ans, Daniel Gellens, mathématicien de formation, dirige l’Institut royal météorolo­gique qui souffle cette année ses 110 bougies. Grâce à cette longue expérience, son directeur sait mieux que quiconque que les ­prévisions ont des applications très diverses, et hautement importantes. Elles régulent la société et les activités économiques, nos modes de vie ainsi que les comportements des citoyens et des consommateurs, de plus en plus les décisions politiques. Pour Daniel Gellens, parler de la pluie et du beau temps ne sert pas qu’à combler les silences. La preuve…

La météo cet hiver est-elle réellement anormale?
Daniel Gellens -L’année 2022 ressemble à une concaténation de records. Cette réalité s’intègre dans cette évolution que nous connaissons et qui est tout à fait indéniable: le réchauffement du climat. On accumule des périodes avec des températures plus élevées. Il y a trente ans, nous pensions que le climat belge passerait d’un climat tempéré à un climat doux, comme dans la Loire. On se trompait, on n’avait pas anticipé l’idée de l’évolution des extrema. La fluctuation autour de la moyenne est plus grande aujourd’hui. Cela explique l’accumulation de périodes de sécheresse, de vague de chaleur, parfois de vague de froid comme aux États-Unis. En Belgique, les extrêmes apparaissent plutôt en été, même si on a connu des tempéra­tures négatives en décembre, avec un décalage de température de 20 degrés. La cause est claire: la ­circulation atmosphérique générale est perturbée.

Le changement climatique a donc un impact direct sur la météo quotidienne?
Il faut être prudent. Au jour le jour, il est très difficile de faire la part entre la circulation de l’air, les phénomènes naturels, et l’impact de l’homme, de l’accumulation des rejets de gaz à effet de serre depuis 150 ans. L’influence se situe plutôt dans la fréquence et l’intensité des événements plutôt que sur un événement en particulier. Pour déterminer l’impact de l’homme sur un événement en particulier, cela demande des études statistiques très difficiles, longues et fastidieuses. Un groupe de travail international s’occupe de cela. L’un des sujets d’étude, ce sont les événements météorologiques qui précèdent les grands incendies en ­Australie ou aux États-Unis.

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La météo fascine, mais à quel point notre société est-elle dépendante des prévisions?
Prenons un exemple caricatural: le marchand de crèmes glacées. S’il sait qu’il va faire chaud, il va commander des glaces pour les revendre. S’il n’a aucune façon d’anticiper, même avec une marge d’erreur importante, prendrait-il le risque de ­commander des marchandises pour au final ne pas être en mesure de les vendre? Probablement pas. Peut-être qu’il cesserait son activité, ou y investirait moins de temps et d’argent. Cela est vrai pour l’ensemble de notre économie, pour de très nombreux services, pour anticiper les comportements des consommateurs dans tous les secteurs: les activités de plein air, l’Horeca, les transports, les denrées alimentaires recherchées dans les supermarchés, le commerce plus généralement… Sans oublier l’essentiel: l’agriculture. Toute l’activité économique belge ou occidentale est directement climatosensible. C’est pourquoi mesurer l’évolution du climat, à court et long terme, est important, afin d’anticiper les besoins et de s’adapter au mieux en tant que société. Ce sujet revient ­souvent sur la table dans le contexte de l’adaptabilité des villes face au réchauffement et aux trop fortes chaleurs. Cette nécessité est en fait bien plus large que cela. Or nous ne connaissons pas encore du tout le climat jusqu’à sa dernière décimale. La recherche est vraiment essentielle pour mieux ­maîtriser cette connaissance. La création en novembre dernier par le gouvernement d’un ­Centre Climat va en ce sens. Il comprend qu’avoir une information objective est plus essentiel que jamais. Celle-ci permet d’informer la population, et les décideurs.

La météo est désormais un élément pris en compte pour établir des budgets gouvernementaux.

Les scientifiques ont souvent souligné le manque de courage politique. Vous, vous semblez plutôt optimiste…
Il est vrai que nous avons beaucoup perdu de temps par le passé. Il y a quelques années, nous n’avions pas l’écoute du monde politique comme aujourd’hui. À l’époque des premières alertes, il n’y avait rien de certain. Or les décisions peuvent être coûteuses et désagréables. Aujourd’hui, il y a plus de clarté sur le changement du climat. Les arguments de l’époque sont différents de ceux d’aujourd’hui. À l’IRM, nous sommes des scientifiques. Nous voulons faire passer un message. C’est effectivement parfois difficile, mais je pense que cette fois, avec le Centre Climat, on a un outil qui va nous permettre de nous coordonner mieux au niveau belge pour avoir un message clair, ­unique et cohérent. Les décideurs pourront mieux décider. En septembre, des membres de cabinets ministériels me demandaient les conditions pour cet hiver pour savoir comment réagir par anticipation au coût des factures des ménages et entre­prises. La météo est désormais un élément pris en compte pour établir des budgets gouvernementaux. Mais quand je parle de décideurs, je ne parle pas seulement des politiques. Il y a les assureurs, le secteur énergétique. Plus encore depuis la crise, ce dernier s’intéresse énormément au potentiel de l’éolien, du solaire, aux enjeux des changements climatiques. Sa responsabilité est grande.

neige en Belgique

De la neige tombée en avril 2022. © BelgaImage

Les décisions prises dans la minuscule Belgique ont-elles un impact significatif?
Les intérêts de la Belgique sont globalement les mêmes que dans tous les pays occidentaux, voire du globe. D’ailleurs, l’ensemble des tâches des ­institutions nationales sont coordonnées au niveau de l’Organisation météorologique mondiale qui donne les grandes lignes directrices. La coopération européenne est par ailleurs importante. Les données sont partagées entre les membres. Cela nous permet d’être plus efficaces, précis. Certaines observations ne pourraient pas être faites par un seul État, car elles sont trop onéreuses, notamment dans l’Arctique ou l’Atlantique. La Belgique seule ne pourrait pas acheter des bouées de télétransmission par exemple. Quant au réchauffement climatique, chacun doit faire un effort…

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Sera-t-on un jour capable d’anticiper les événements extrêmes, et donc d’éviter les catastrophes comme les inondations de juillet 2021 en Belgique?
On aura toujours une marge d’erreur. Un modèle n’est jamais qu’une représentation mathématique et physique des phénomènes. C’est pour cela que lorsqu’on a développé un modèle, on le fait tourner 50 fois avec des données parfois anodines ­différentes. En obtenant différents scénarios, on peut se rapprocher de la vérité, des risques réels. Il y a des situations où les prévisionnistes ne peuvent pas tirer de conclusions, car les différences entre les scénarios sont trop importantes. Cela dit, la précision a fortement évolué. Tous les dix ans, on gagne un jour de prévisibilité.

La situation chez nous dépend de ce qu’il se passe aux quatre coins du monde.

En décembre, la 3e génération de satellites Météosat a été lancée. Faut-il s’attendre à une révolution?
En Belgique, des instruments, des radars météorologiques, des stations au sol peuvent mesurer des données. Ils restent vraiment la référence. Un satellite a une autre vision, mesure d’autres ­variables. Il observe certaines longueurs d’ondes, pas la pluie au sol par exemple. Un enjeu se situe cependant au milieu des océans. Nous n’avons pas de stations automatiques sur place, au milieu de l’Atlantique ou du Pacifique. Quelques bateaux seulement les traversent avec des instruments de sondage de l’atmosphère. C’est très imparfait. De la même manière, il manque de stations sur le ­continent africain. Ces lieux paraissent loin de chez nous, mais la Belgique n’est qu’un petit point sur la carte du globe. La situation chez nous dépend de ce qu’il se passe aux quatre coins du monde. L’hémisphère Sud a un rôle très important dans les prévisions de l’hémisphère Nord et inversement. C’est pour cela que la résolution spatiale est nécessaire pour les prévisions à très court terme, les données que vous avez sur l’application de votre smartphone.

2023 sera-t-elle une nouvelle année de records?
Dans nos régions, les prévisions à six mois sont en général très peu significatives, mais le réchauffement climatique se poursuit, ainsi que ses effets sur la météo du quotidien.

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