Une race de chien belge sacrée la plus intelligente: comparer les capacités cognitives des animaux rime-t-il à quelque chose?

Une étude a salué l'intelligence du berger malinois, malgré de nombreux biais. Plus globalement, cela pose la question de savoir s'il n'est pas vain de comparer les animaux de la sorte.

Berger malinois
Un berger belge malinois aux côtés d’une femme à la mer ©BelgaImage

Quel chien est le plus intelligent? C'est une question qui revient épisodiquement dans la presse scientifique et souvent, c'est le border collie qui l'emporte. Ce n'est pas l'avis de l'université d'Helsinki, qui vient de publier un article sur le sujet dans la célèbre revue Nature. Selon elle, c'est le berger malinois qui serait la race la plus intelligente au monde. De quoi ravir son pays d'origine, la Belgique! Un résultat que les chercheurs finlandais ne manquent pas de justifier. Pourtant, la démarche pose question. Ces dernières années, plusieurs scientifiques se sont interrogés sur cette volonté de toujours classer les animaux selon leur supposée intelligence, et invitent à la prudence.

Le bon score global du Malinois

Pour mener son étude, l'université d'Helsinki a confronté 1.002 chiens à dix problèmes tirés d'une sorte de test de QI canin, le test smartDOG. Sept d'entre eux étaient centrés sur l'accomplissement de tâches cognitives, là où les autres se penchaient plutôt sur l'attitude comportementale. Ils devaient par exemple interpréter des gestes humains, contourner une clôture transparente, demander rapidement de l'aide à un humain quand la mission s'avère impossible à résoudre, etc.

Au final, «aucune différence significative n'a été identifiée dans les tâches mesurant la mémoire ou le raisonnement logique», notent les chercheurs. «Les différences sont donc principalement apparues dans celles mesurant la cognition sociale, la résolution de problèmes et le contrôle inhibiteur». Le Malinois l'a ainsi emporté lors de certaines épreuves clés, comme celle du détour d'un obstacle en V et l'interprétation des gestes humains. Il était toutefois l'un des moins performants au test du cylindre (là où le border collie reste le maître incontesté). «La plupart des races avaient leurs propres forces et faiblesses», confie à la BBC Saara Junttila, auteure de l'étude.

Mais sur la note globale, c'est quand même le Malinois qui l'emporte. Comme le précise le Daily Mail, le reste du podium est constitué par le border collie et le hovawart.

De nombreux biais

Pour les scientifiques finlandais, leur article représente «l'une des rares études portant sur les différences individuelles entre les races de chiens, en particulier sur les traits cognitifs non sociaux qui sont rarement étudiés dans ce contexte». Ils se montrent donc plutôt satisfait et pourtant, ils avouent que l'expérience a ses limites. Premier défaut majeur: ils n'ont étudié que 13 races différentes, ce qui représente bien peu quand on sait que la Fédération Cynologique Internationale en identifie 370.

Les chercheurs le concèdent: l'étude «n'est pas représentative de l'ensemble de la population canine». Ils notent par ailleurs que plusieurs biais pourraient avoir faussé les résultats. De un, «les résultats peuvent différer selon les pays et les cultures». L'article rappelle en ce sens qu'«il est possible que les différences observées dans notre étude ne soient pas basées sur des différences génétiques entre les races, mais plutôt sur des variations dans les expériences de vie ou l'entraînement». «Il a également été constaté que celles-ci influencent le comportement dans les tests cognitifs. Malheureusement, nous n'avons pas été en mesure de contrôler les effets possibles de l'entraînement, de l'environnement, des expériences de vie ou des antécédents des chiens, car nous ne disposions pas de ces informations. Par conséquent, l'étendue de leurs effets possibles sur les différences raciales dans notre étude n'est pas connue», déclarent les chercheurs, qui promettent de se pencher sur cette question à l'avenir.

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Deuxième souci: «certains types de propriétaires et de chiens étaient inévitablement autosélectionnés». Un problème quand on sait que les races retenues «étaient principalement utilisées dans les sports canins», et que «la plupart des propriétaires étaient actifs dans divers sports ou compétitions canins». Les auteurs de l'article notent d'ailleurs que 45% des Malinois testés étaient des chiens policiers, ce qui «pourrait avoir biaisé les différences raciales dans notre étude», bien qu'ils assurent avoir pris des précautions pour limiter cet effet.

Enfin, il s'avère que des races particulièrement proches, comme le Golden Retriever et le Labrador Retriever, pouvaient avoir des résultats assez différents. Le souci, c'est que de nombreuses études s'intéressent à des «groupes de races» et non à des «races individuelles». «Nos résultats soulignent donc l'importance d'étudier les différences de comportement entre les races individuelles plutôt que de se fier uniquement aux catégorisations des groupes de races», signale l'université d'Helsinki.

La mesure de l'intelligence, reflet d'une vision anthropocentrique du monde animal?

Tout ces éléments tempèrent les conclusions de cette étude, ce qui n'empêche pas les chercheurs finlandais de défendre leur démarche. «Même si cela limite la généralisation de nos résultats, il convient de noter que des différences raciales significatives sont apparues malgré la similitude des chiens participants et de leurs antécédents d'entraînement», notent-ils.

Cette étude s'inscrit néanmoins dans un débat plus large: est-ce vraiment une bonne idée de vouloir mesurer la prétendue intelligence des différents chiens? Depuis de nombreuses années, plusieurs chercheurs ont voulu le faire, souvent en remplaçant le terme d'«intelligence» par le concept de «cognition». En 2016, des chercheurs de la London School of Economics (LSE) et de l’Université d’Édimbourg ont par exemple mené une expérience sur des border collies pour mettre au point un test de QI canin «véritablement fiable». D'autres ont voulu prouver que les chats pouvaient être «aussi intelligents que les chiens». Pareil en comparant avec d'autres animaux.

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Mais est-ce que tout cela a du sens? Pour le célèbre primatologue Frans de Waal, nous jugeons trop rapidement les animaux selon nos propres critères humains. «C'est beaucoup plus complexe», déclare-t-il à la chaîne américaine ABC. Un chimpanzé pourrait par exemple parfaitement réussir une épreuve d'imitation s'il voit un de ses congénères réaliser une tâche, mais pas s'il voit un humain le faire. Pour Frans De Wall, l'affaire se complique avec des animaux éloignés des humains comme la pieuvre. «Cet animal a un système nerveux distribué et c'est pourquoi nous ne pouvons pas vraiment comparer l'intelligence humaine ou l'intelligence des mammifères avec la pieuvre, car c'est une créature très différente».

En résumé, la volonté de mesurer l'intelligence de tel ou tel animal reviendrait à une vision anthropocentrique du monde, où les humains ramèneraient tout à eux. La réalité, c'est que chaque espèce a ses propres capacités cognitives. Un humain serait par exemple capable de mener des tâches que d'autres ne pourraient pas accomplir, mais il pourrait aussi échouer lamentablement là où d'autres réussissent très bien. «Je pense que nous devons juger les animaux selon leurs propres termes», estime le primatologue. «La pieuvre est-elle plus intelligente qu'un rat ou plus intelligente qu'un singe ? Ce n'est pas vraiment une bonne question. La question est : 'Que fait la pieuvre dans sa vie, que doit-elle faire et a-t-elle l'intelligence de le faire ?'».

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