"Il nous reste très peu de temps": une scientifique du Giec arrêtée lors d’une action de désobéissance civile pour le climat

Julia Steinberger, économiste et co-autrice du dernier rapport du Giec, a été arrêtée pour avoir bloqué un axe routier en Suisse. Ces dernières années, de plus en plus de scientifiques n’hésitent plus à s’engager sur le chemin de la désobéissance civile.

La chercheuse Julia Steinberger, en mai 2022
La chercheuse Julia Steinberger, en mai [email protected]

Sur la vidéo, on distingue de loin plusieurs personnes en plein milieu de la route, qui tentent d’arrêter un lourd camion. Il faut visionner une autre vidéo du mouvement Renovate Switzerland, pour reconnaître une des participantes à l’action : la scientifique Julia Steinberger, professeure à l’Université de Lausanne.

La chercheuse en science sociale du climat, qui a co-signé le dernier rapport du GIEC sur le changement climatique, a participé mardi à une action de désobéissance civile à la sortie de l’autoroute A6, à Berne (Suisse). Le but était de bloquer le trafic automobile ; trois des activistes climatiques se sont par ailleurs collés la main sur le bitume.

"L’action civile non violente est importante parce que notre gouvernement n’agit pas contre le réchauffement climatique. Il ne nous reste plus beaucoup de temps", a déclaré Julia Steinberger devant la caméra d’un membre de Renovate Switzerland, alors que la police procédait à son arrestation. "La participation d’une scientifique climatique de renommée internationale et professeure à l’Université de Lausanne à une action de résistance civile climatique est une première en Suisse", a ensuite écrit le collectif dans un communiqué de presse, saluant l’engagement des chercheurs sur le terrain de la contestation, "une tendance plus large et internationale".

La neutralité n’existe pas

Depuis 2018, Julia Steinberger participe régulièrement à des actions de ce type. Il y a quelques jours, la chercheuse expliquait dans une interview à Franceinfo : "C’est le moment de passer à la désobéissance civile, les autres efforts ont échoué". Depuis le premier rapport du Giec en 1990, les émissions de gaz à effet de serre, moteur du réchauffement climatique, n’ont en effet cessé d’augmenter.

À ceux qui lui reprocheraient un manque de neutralité axiologique dont les chercheurs sont censés faire preuve, Julia Steinberger répondait : "J’ai des collègues économistes qui, un jour sur deux, disent qu’il faut plus de croissance et de productivité. Ces propos sont considérés comme étant neutres alors qu’ils sont d’un bord politique. La neutralité, c’est la protection du statu quo".

"Plutôt que d’en appeler à une neutralité inaccessible – bien souvent mise en avant pour défendre un certain statu quo –, mieux vaut reconnaître que les valeurs sont inévitablement présentes dans le processus de recherche, et qu’elles peuvent et doivent être encadrées par la rigueur méthodologique", avançait une carte blanche co-signée par Julia Steinberger et publiée dans Le Monde.

Enchaîné à la porte de J.P. Morgan

Indéniablement, la scientifique n’a pas peur de mouiller le maillot et de s’engager, même physiquement dans un combat qu’elle juge capital. Mais ce genre d’action ne risque-t-elle pas de porter à la crédibilité du Giec ? Dans sa carte blanche, Julia Steinberger mentionnait plusieurs études suggérant au contraire que les scientifiques "apparaissent plus crédibles en agissant en accord avec les alertes écologiques qu’ils peuvent lancer. (…) Jouissant d’une position associée à un bon niveau de confiance au sein de la société, les scientifiques confèrent respectabilité et confiance à des demandes de changement de trajectoires", avançait la carte blanche, qui pointait également un article publié en 2019 dans la revue Lancet.

Ses auteurs défendaient les actions de désobéissance civile de la part de scientifiques, à partir du moment où certains critères étaient respectés : dénonciation d’une situation "injuste", action en "dernier recours", et étant "la moins dommageable compte tenu de la menace".

Devant le sentiment de voir leurs alertes ignorées, de plus en plus de scientifiques se sont engagés ces dernières années dans des action de désobéissance civile. Selon le mouvement Scientist rebellion, plus de 1.200 scientifiques ont participé au printemps 2022 à des actions de ce type, aux quatre coins du globe.

Sans doute le cas le plus emblématique, le climatologue américain Peter Kalmus s’était enchaîné à la porte d’une banque J.P. Morgan (premier investisseur dans les énergies fossiles), et avait fondu en larmes au cours d’un discours expliquant les motivations de son action.

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