Festival Alimenterre : une autre agriculture est-elle possible en Belgique ?

Le festival Alimenterre s’ouvre ce mardi tandis que des réalités socio-économiques et climatiques frappent nos agriculteurs de plein fouet. Leurs pratiques, des plus traditionnelles aux plus récentes, devront être remises en question.

sorgho céréale pour notre agriculture
Le sorgho, principale céréale pour de nombreuses populations en Afrique et en Asie, a pris racine chez nous. © Adobe Stock

Ce qui caractérise notre époque, ce sont les incertitudes”. Marc Lateur est respon­sable du département Sciences du vivant au sein du Centre wallon de recherche agronomique (CRA-W) situé au milieu des champs ceignant Gembloux. Une campagne magnifique mais brûlée par un été sans fin. “Les variations climatiques sévères comme les sécheresses et les inondations, mais aussi les incertitudes politico-économiques comme celles liées, par exemple, au conflit ukrainien influent sur la façon de penser l’agriculture belge et wallonne. L’agronomie se réoriente. Ce n’est plus le temps des monocultures.” Des entreprises agricoles se sont pourtant tellement spécialisées que, pour elles, il sera difficile de faire marche arrière. “Mais on assiste clairement à des changements: relocalisation et diversification de certaines cultures pour parvenir à des circuits courts, augmentation de la production agricole à destination humaine aux dépens de l’alimentation animale notamment pour les céréales et diversification des activités d’une entreprise agricole en vue d’augmenter la valeur ajoutée.” Par exemple, un arboriculteur ne vend plus ses pommes en vrac, il va les presser et vendre du jus en bouteille en vente directe ou organiser du “self-picking” pour augmenter sa marge. “Donc: diversification des cultures et des sources de revenus mais augmentation de la charge de travail.” Des conséquences dues avant tout à des préoccupations économiques. Ce ne sont pas les seules.

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Le changement climatique a, lui, modifié la considération du monde agricole vis-à-vis de son outil de travail. “Le sol devient de plus en plus prépondérant. On le voit bien dans la période de sécheresse comme celle que l’on vit actuellement mais également lors d’inondations. Des sols qui ont été bien gérés et respectés sont plus résilients lors de crises climatiques. Que ce soit en ­agriculture biologique ou en en agriculture conventionnelle, le sol devient de plus en plus un capital dont il faut tenir compte.” Au sein de ce même CRA-W, Didier Stilmant est responsable du département Durabilité, systèmes et prospectives. Il développe l’idée émise par son collègue chercheur. “Il y a une réflexion et un début de concrétisation de la préservation de ce capital sol notamment en essayant de maximiser sa couverture tout le long de l’année ce qui limite sa sensibilité à des phénomènes climatiques extrêmes. Par exemple en pratiquant des techniques culturales simplifiées (TCS), consistant à ne pas ou peu labourer et à maintenir en surface les résidus de la récolte précédente. Outre le fait d’améliorer la résilience des sols, ces techniques permettent de participer à la réduction du changement climatique en stockant du carbone dans le sol et de fournir des nutriments qui permettront de ne pas devoir recourir à de coûteux engrais.”

Nouvelles espèces, nouvelles pratiques

Marc Lateur pointe un autre changement agricole tangible lié au climat. “On voit également apparaître chez nous de nouvelles espèces de céréales. Le blé dur, par exemple, qui est traditionnellement cultivé dans les pays du sud de l’Europe et au Maghreb. Il est très bien adapté à la sécheresse.” La filière belge de la pomme de terre évolue également et s’est tournée vers des espèces plus robustes, capables de résister au stress clima­tique, de se développer avec moins d’eau et moins d’azote (moins d’engrais) et de résister aux maladies. “Tous ces changements de culture vont beaucoup plus vite que ce que l’on croyait. Il y a, actuellement, un coup d’accélérateur…

Il y a des essais peu concluants. Les tournesols sont adaptés au climat ensoleillé mais gourmands en eau. D’autres sont plus prometteurs, comme les protéagineux (lentilles, pois chiches…) qui seraient à même de combler le déficit de production belge de protéines végétales. L’agronomie de notre pays évolue donc vers une diversification des cultures, une optimisation de la couverture des sols, une adaptation des espèces mais aussi vers une remise en cause des cycles de récolte. “On sait que le pic de sécheresse est de plus en plus précoce au printemps, donc il y a une tendance à privilégier des espèces hivernales. C’est-à-dire qu’on sème à l’automne, elles passent l’hiver, elles font leur système racinaire pendant une partie du printemps et lorsque la sécheresse arrive, ces espèces souffrent beaucoup moins parce qu’elles sont déjà bien enracinées.” L’un des symboles les plus forts de l’évolution du climat: les essais fructueux en matière de culture du sorgho, la principale céréale pour de nombreuses populations vivant dans les régions tropicales semi-arides d’Afrique et d’Asie. “Maintenant, on reste prudent, modère Marc Lateur. Les scénarios de changement climatique ne sont pas linéaires et peuvent fortement fluctuer. Les gels de printemps chez nous ­peuvent encore faire de très gros dégâts sur des espèces traditionnellement cultivées plus au sud. Il est certain que de nouvelles espèces apparaîtront en grande quantité dans nos champs. Du reste cela s’est déjà passé. Dans les années 70, il n’y avait pas de maïs. Actuellement, cette céréale à l’origine tropicale – elle provient du ­Mexique – représente, après les prairies et le froment, la troisième surface agricole utile en Wallonie.

Un savoir-faire qui vient du sud

Le changement qui s’opère semble s’éloigner inéluctablement des pratiques de l’agriculture intensive en raison entre autres des coûts liés à l’énergie, aux pesticides et aux engrais artificiels qu’elle induit. “Même si la consommation des produits bio marque le pas, un retour structurel à l’agriculture conventionnelle n’est pas à l’ordre du jour, confirme ainsi Philippe Baret, ­professeur à la Faculté d’agronomie de l’UCLouvain et président de SOS Faim. Les évolutions futures à prévoir seront le fruit d’une collaboration avec des pays devant faire face depuis toujours à des périodes longues de sécheresse. Au Burkina Faso, pendant sept mois par an, il n’y a pas un jour de pluie…” Pourtant, le taux moyen d’autosuffisance alimentaire y est de plus de 90 %. En guise de comparaison, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) estime ce taux pour la Belgique à 50 %…

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