Surtourisme: comment les photos Instagram abîment la nature

La course à la photo parfaite sur « Insta » menace de plus en plus de sites naturels, assaillis par un tourisme de masse 2.0.

surtourisme tourisme de masse Instagram photos images paradis paysage nature site environnement voyage vacances influenceurs
le plateau de Valensole (Alpes-de-Haute-Provence), est un lieu très prisés des amateurs de photos « paradisiaques » @BELGAIMAGE

Un homme assis sur une fine langue de pierre, les pieds dans le vide, laisse son regard se perdre en contrebas, dans l’eau azur d’un fjord norvégien… Voilà le genre d’image qui donne envie d’enfiler ses chaussures de marche, pour aller se perdre illico dans un petit coin de nature totalement reculé.

À moins de dézoomer un peu, et d’apercevoir l’envers du décor ; soit une file aussi longue qu’à Primark un jour de solde (ok on exagère, mais à peine), chaque randonneur de l’extrême attendant bien sagement son tour pour capturer et aussitôt poster sur les réseaux son instantané d’évasion.

Comme le relatait il y a quelques années déjà The Independant, la fréquentation du site Trolltunga, en Norvège, a en effet explosé avec l’avènement de la course à LA photo de vacances à poster sur Instagram.

 

Voir cette publication sur Instagram

 

Une publication partagée par Taguj #dnescestujem (@dnes_cestujem)

 

Voir cette publication sur Instagram

 

Une publication partagée par Leo Hochgrassl (@leo.hochgrassl)

Une course qui, par mimétisme, conduit souvent à un manque d’originalité qu’a épinglé pour notre plus grand plaisir le compte @instarepeat, où l’on peut admirer les mosaïques de photos de paysages ou de mises en scène que les touristes répètent à l’infini. Mentionnons également le travail de la photographe belge Nathalie de Mahieu, qui, comme l’explique Telerama, a utilisé dans sa série Théâtre de l’authenticité la technique du timelapse pour superposer les photos prises au même emplacement et matérialiser le flux de visiteurs sur une seule et même composition.

Biodiversité en danger

En plus de frayer parfois avec le ridicule, ce tourisme 2.0 menace de plus en plus les sites naturels les plus "instagrammables", par la sur-fréquentation qu’il implique. Sur l’île de Fuerteventura, aux Canaries (Espagne), la plage de Corralejo voit défiler les amateurs de paysages insolites. Avec sa roche volcanique noire et ses morceaux de coraux blancs semblables à des poo-corn, elle fait le bonheur des blogueurs voyages et des influenceurs.

Or, certains visiteurs repartent avec dans le sac à dos, une poignée de coraux, d’autres jettent les coraux dans les airs, etc. La notoriété du site a fini par bouleverser l’équilibre du site ; selon RTL.fr, les autorités locales estiment que 120 kg de ces coraux morts présents depuis des milliers d’années ont disparu en 2018.

Des sites non adaptés 

Calanques, gorges du Verdon… La France, première destination touristique mondiale, voit aussi se multiplier les sites malades de "surtourisme". "Nous nous trouvons sur la Côte d’Azur, proche de Marseille, deuxième ville de France. C’est dire si nous n’avions pas besoin d’Instagram pour attirer les visiteurs, constatait Nicolas Chardin, directeur du parc national des Calanques, auprès de Telerama. Mais les réseaux sociaux exacerbent les tensions : ils peuvent générer subitement une fréquentation massive sur un espace restreint". Ou sur des lieux pas prêts à accueillir de larges affluences;  les réseaux sociaux peuvent en effet braquer du jour au lendemain les spotlights sur des sites jusqu’alors confidentiels, et à l’infrastructure insuffisante.

Comme l’explique Telerama, le piétinement dû à trop nombreux touristes a entraîné l’érosion de la garrigue dans la calanque de Sugiton. À une centaine de kilomètres plus au nord, le plateau de Valensole (Alpes-de-Haute-Provence) expérimente depuis longtemps l’impact des réseaux sociaux sur la fréquentation touristique. Avec ses champs mauves à perte de vue, le plateau est connu jusqu’en Asie. Valensole, c’est plus de 460.000 photos sur Instagram. Sur place, les producteurs de lavande constatent quotidiennement les dégâts (plants endommagés ou arrachés) causés par les touristes qui pénètrent les plantations de lavande.

Nans-les-Pins, un tranquille village du Var, a dû lui aussi faire face à un afflux de touristes. La "faute" aux sources de l’Huveaune et leurs vasques idylliques, dont les photos ont été relayées sur Facebook. Le site, jusqu’alors connu que des randonneurs de la région, a ensuite vu affluer un millier de visiteurs en un week-end. Au point que ses responsables craignent maintenant pour sa survie (fragile, il est classé Natura 2000)

.

Garder le smartphone en poche (ou carrément l’éteindre)

L’industrie touristique entretient toutefois une relation ambivalente avec Insta&co. Souvent, les réseaux sociaux offrent une visibilité inégalable pour les destinations, et permettent aussi de cibler une plus grande variété de publics, plus urbains et plus jeunes. La compagnie aérienne EasyJet n’a pas hésité à surfer sur le phénomène, en développant une application pour trouver l’endroit où une photo Instagram a été prise et de réserver un vol pour s’y rendre.

Pas sûr toutefois que l’économie locale en sorte systématiquement gagnante : selon Le Monde, un village espagnol près de Grenade, qui était pris d’assaut chaque week-end après avoir connu le succès sur Instagram, a vu ses dépenses pour gérer le flux de touristes dépasser les revenus générés par celui-ci.

Avec les nuisances grandissantes que drainent ce nouveau tourisme de masse, d’autres ont d’ailleurs choisi de naviguer à contre-courant. Dans une vidéo, l’office de tourisme de Nouvelle-Zélande n’hésitait par exemple pas à se moquer des "voyageurs sous influence des réseaux sociaux", en parodiant les poses en mode "selfiestick". "Faites quelque chose de différent en Nouvelle-Zélande", proposait plutôt la vidéo.

Constatant que le tourisme de masse rime souvent avec pollution, le WWF lançait en 2019 une opération sur Instagram et encourageait ses utilisateurs à géolocaliser leurs publications sous un seul label, "I Protect Nature", plutôt que d’épingler l’endroit visité. Sinon, voici une autre suggestion, moins technique mais tout aussi efficace : et si on laissait son smartphone en poche, pour retourner vraiment à la nature, plutôt que de la consommer ?

Sur le même sujet
Plus d'actualité