Foire de Libramont: le futur de notre agriculture

Le grand rendez-vous du monde rural revient après deux années d’absence. La thématique de l’édition 2022 met le cap sur l’agriculture durable. Comment cela se traduit-il sur le terrain?

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“La fashion week? Oui, c’est un peu ça, la marche des fiertés de l’agriculture ­wallonne, c’est à la fois une fête et une vitrine.” Bruno Nelis coordonne la communication de l’organisation de la plus ancienne foire agricole de ­Belgique. La première édition de l’événement eut lieu en 1926 et était, à l’époque, centrée sur la promotion du cheval ardennais, une très ancienne race de chevaux de trait déjà mentionnée durant l’Antiquité romaine. Aujourd’hui, avec ses 30 hectares, la Foire de Libramont est la plus grande foire agricole euro­péenne à ciel ouvert. Du haut du toit de l’immense bâtiment du Libramont Exhibition & Congress, on peut observer des dizaines de manutention­naires qui s’affairent sur un large horizon en ­contrebas. Au volant de Clark, transportant des structures de podium, montant des tentes, sablant les rings de concours… Dans quelques jours, près de 200.000 personnes pourraient venir vérifier le slogan voulu par l’organisation: “Ici, commence le monde durable”. Pourtant, à quelques centaines de mètres, en face du manège réservé au jumping équestre, on finit de dresser une bâche marquée du logo du pétrolier Total…

Ils font partie du problème, commente Bruno Nelis. Mais ils font également partie de la solution. Les années précédentes, on avait une allée entière garnie de leurs drapeaux. Cette année, on a voulu réduire au minimum leur présence. Ce n’est pas qu’une question d’image. On a besoin de la technologie. Les tracteurs actuels ont des motorisations plus efficientes. Du reste, nous aurons ici en démonstration un modèle de tracteur à moteur thermique fonctionnant au méthane. C’est-à-dire que vous pouvez avoir dans une exploitation une unité de biométhanisation alimentant ses propres tracteurs.

Au-delà du greenwashing

Il ne faut pas se leurrer, le tracteur électrique n’est pas d’actualité, on ne va pas revenir au cheval de trait et il y a une population nombreuse à nourrir avec des produits de qualité à des prix abordables. “Il faut produire, tout en limitant l’impact sur l’environnement…” L’agriculture dont il est question à ­Libramont est celle qui, précisons-le, a cours en ­Wallonie. Pas d’immenses exploitations ou d’éle­vages comme aux États-Unis ou en Flandre, par exemple… L’agriculture wallonne n’est pas intensive, est encore majoritairement familiale et repose sur une relative autarcie. Un bon sens traditionnel perdure. Et ce bon sens peut se lire, selon le prisme actuel, comme étant une organisation “en circuit court”. On utilise le fourrage, l’engrais naturel, etc. produits majoritairement dans les alentours.

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Sur 30 hectares, la plus grande foire agricole à ciel ouvert d’Europe. © BelgaImage

On n’est plus dans le greenwashing. On vit là, maintenant une période de canicule. Et on a tous compris que le changement climatique n’était pas une blague. Et ceux qui le comprennent particulièrement, ce sont les agriculteurs. C’est un monde qu’on considère à tort ou à raison comme conservateur et rétif au changement. Mais c’est également un monde pluriel. Et qui, en ­Wallonie, est “familial” et de bon sens.” Le changement climatique, pour les agriculteurs wallons, ce n’est pas une question idéologique. C’est une question pratique. “On a actuellement des restrictions d’eau. Le fourrage ne pousse plus, on est en train d’utiliser les stocks dévolus à l’hiver. Économiser l’eau, économiser le carburant, utiliser l’engrais naturel, minimiser le recours à l’engrais artificiel, dont le prix a terriblement augmenté à cause de la guerre en Ukraine, recourir à d’autres types de semences moins gourmandes en eau, ce n’est pas une question politique, c’est une question de survie. Le greenwashing pour la survie de l’agriculture, c’est un gilet de sauvetage dégonflé.” Ainsi, on apprendra que la thématique 2022 de la Foire de Libramont n’a pas été choisie par des spécialistes en communication soucieux de coller à l’actualité. L’organisation de la foire est en fait une coopérative. Et les coopérateurs sont presque tous des agriculteurs. La thématique de la durabilité a été choisie par eux. Entre autres parce que le monde paysan wallon est demandeur de solutions techniques, d’informations, d’échanges ayant trait à la durabilité. La foire agricole de Libramont est ainsi une vitrine et une fête – de nombreux agriculteurs la considèrent comme une semaine de vacances – mais aussi un forum d’éducation permanente grâce auquel les agriculteurs acquièrent ou mettent à niveau leurs connaissances.

En terres bio

Le programme de cette édition 2022 illustre ce dernier point. À l’affiche, il y a toujours les concours, le parcours “famille”, le stand de dégustation l’Ardenne Joyeuse: glaces, tartiflettes, salaisons et bière… Il y a également, comme depuis 15 ans, le chapiteau En terre bio organisé par l’Union nationale des agrobiologistes belges (UNAB). Son président, Dominique Jacques, nous dira sa satisfaction de constater l’augmentation d’année en année du public fréquentant ses allées. “Il y a 15 ans, il fallait pousser les gens pour qu’ils viennent nous voir, maintenant, ça ne désemplit pas.” Mais il y a des nouveautés. Notamment le parcours “Innovation et agriculture connectée” et l’espace “Smart Farming”. Notons également que la foire a intégré les préoccupations liées au bien-être. Les tentes sont construites de manière à ce que les animaux ne souffrent pas de la chaleur. Mais c’est dans la liste des conférences que l’on constate l’inflexion résolument environnementaliste de la foire et de ses coopérateurs. Sur les quatre jours que dure la foire, sont prévues 26 conférences d’une heure. On parlera, entre autres, de culture du chanvre, de biométhanisation, d’agriculture de ­conservation et pollinisateurs, d’exemples étrangers de développement d’une filière d’agrotourisme bio, de composition de paniers bio… Et le Centre wallon de recherches agronomiques viendra présenter ses dernières découvertes en matière d’agriculture biologique. Dominique Jacques, dont l’organisation, active depuis 1974, représente 20 % de tous les agriculteurs bio belges, se félicite de la diffusion auprès de l’ensemble du secteur des idées qu’il défend depuis toujours. “Il y a quelques années, on aurait pu parler de mode. Maintenant, ce n’est plus le cas. Il y a toujours sans doute un aspect politique et de communication. Mais les pratiques durables ­deviennent quasi une norme. Nous, les agriculteurs bio avons été des précurseurs. C’est agréable d’être rejoints.

Le quatrième pilier

“Le monde agricole wallon a déjà été bien moins serein qu’en ce moment. Bien sûr, il y a le changement environnemental, bien sûr, il y a l’augmentation du prix de l’énergie. Mais il faut reconnaître que nos productions agricoles sont payées à un bon prix, reconnaît Guillaume Van Binst, secrétaire général de la Fédération des jeunes agriculteurs (FJA). Les prix du lait et des céréales sont corrects, d’où un relatif apaisement au sein de notre profession. Même si on est à la veille de l’entrée en vigueur de la réforme de la Politique agricole commune qui adviendra en janvier prochain.” La durabilité, le véganisme, le bio sont des préoccupations qui animent le représentant du FJA.

Même si sur le dernier point, il est légèrement ­circonspect. “La grosse difficulté pour les agriculteurs, c’est qu’entre le discours du citoyen et l’acte du consommateur, il y a souvent une différence. Il va dire qu’il consomme bio, qu’il achète à la ferme en circuit court… Mais devant l’étalage, au marché ou au supermarché, bien souvent – particulièrement en ce moment – son acte d’achat sera dicté par le prix.” Un paradoxe déjà ­expérimenté durant le Covid: un certain nombre d’agriculteurs ont investi dans une filière de circuit court pour vendre des produits à la ferme. Et puis, on a constaté qu’à mesure que le Covid devenait moins grave, les gens ne venaient plus… “Ce n’est pas toujours lisible. Ce qui l’est, en revanche, c’est que la durabilité ne se résume pas qu’aux trois piliers écono­mique, social et environnemental. Il y a aussi celui de la transmission à la prochaine génération. Parce que la moyenne d’âge des agriculteurs est de 58 ans. La durabilité, elle va s’arrêter net si plus personne ne veut reprendre nos fermes…

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