Pourquoi des cadavres de mammifères marins s’échouent sur nos plages?

Certains mammifères marins s'échouent de plus en plus sur la côte belge. Des décès dont les chercheurs tentent de déterminer la cause.

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Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2021, 101 phoques ont été retrouvés morts ou agonisants en Belgique, soit le double de l’année précédente. Un record d’autant plus interpellant qu’avant cela, l’augmentation était déjà énorme. Avant 2020, ce nombre n’avait jamais dépassé la barre des 50. Avant 2013, ils étaient moins de 25 et vers 2005, ils se comptaient sur les doigts de la main. Une évolution inquiétante étudiée par l’Université de Liège et le centre de la protection de la vie marine SeaLife Blankenberge. Ensemble, ils viennent de publier leur nouveau rapport annuel sur les échouages non seulement de phoques mais aussi de l’ensemble des mammifères marins en Belgique. Des analyses et des autopsies qui permettent d’en savoir plus sur l’origine de ce phénomène.

Les phoques victimes des filets

Sur les 101 phoques échoués, la cause du décès a pu être déterminée pour 89 d’entre eux et le constat est clair. "La capture accidentelle reste la cause de décès la plus probable", probablement des filets maillants ou trémail (des engins de pêche passifs), notent les chercheurs. "Ces phoques peuvent s’être eux-mêmes blessés à la tête ou au cou en tentant de se dégager ou avoir été ‘étranglés’ lors de la remontée du filet, les cordes en nylon étant alors sous tension".

Plus frappant encore: les échouages pourraient ne représenter que la pointe de l’iceberg, d’autres victimes de la pêche n’étant jamais retrouvées. "Sans aucun doute, il y a beaucoup plus de phoques qui se noient dans les filets de pêche que le nombre échoué. Le pourcentage des prises accessoires par rapport à l’ensemble des décès n’est pas connu. Il varie entre autres en fonction du lieu et des conditions météorologiques". Le 11 décembre 2021, les chercheurs ont par exemple retrouvé le cadavre éventré d’un phoque, visiblement pour le faire couler. Une technique destinée à cacher les faits. "La capture accidentelle de phoques est un phénomène de plus en plus fréquent: pas de phoque, pas de prise accidentelle", écrivent-ils.

De multiples autres causes et des pêcheurs en colère

Thierry Jauniaux, vétérinaire à l’ULiège et un des auteurs du rapport, est également frappé par la hausse spectaculaire du nombre de phoques échoués. Mais il précise à la RTBF que d’autres facteurs ont également pu avoir une influence sur cette évolution. Il y a pu avoir des mouvements de population vers le sud, donc vers chez nous, que ce soit à cause du réchauffement climatique, du déplacement géographique de leurs proies ou du changement complet de source de nourriture, etc. Les phoques pourraient aussi pâtir des collisions avec des navires, de la pollution sonore (liée à la circulation maritime ou aux parcs éoliens en mer), ou encore d’une amélioration du recensement grâce à la technologie.

Il est toutefois clair que la pêche a sa part de responsabilité. Le rapport note d’ailleurs que la présence des phoques est source de conflits avec les marins. À Ostende, ils sont par exemple accusés d’avoir un impact négatif sur les stocks de poissons, un argument que les auteurs du document réfutent. Idem au Royaume-Uni et en France où des pêcheurs demandent "l’élimination sélective et contrôlée d’une partie de la population". Une épée de Damoclès qui pèse sur l’avenir des phoques s’ils arrivent à leurs fins.

Le rapport rappelle aussi que les prises accidentelles sont un risque inhérent à la pêche et donc à la consommation de poissons sauvages. Certains ont d’ailleurs été retrouvés en vie sur les plages belges mais blessés par des morceaux de filets encore présents, notamment au cou. Des systèmes acoustiques ont été parfois installés pour les éloigner des engins de pêche mais les phoques finissent par s’y habituer et n’y font plus autant attention. "Les chercheurs poursuivent leurs efforts afin de concevoir un système de dissuasion efficace".

Pour les autres espèces, des causes naturelles ou humaines

Un autre mammifère marin étudié par le rapport, c’est le marsouin. Ici, le contexte est différent. Si le nombre d’échouages est en hausse depuis 2019 (78 en 2021 contre une cinquantaine deux ans plus tôt), les chiffres frôlaient parfois les 150 victimes dans les années 2010. L’année dernière, la cause du décès n’a pu être déterminée que pour 30 marsouins. Bilan: les filets de pêche peuvent être à nouveau en cause mais cela ne s’appliquait que trois individus. Il s’avère en parallèle que 15 marsouins ont été la proie de phoques gris, alors que 12 ont succombé à une maladie ou à la faim. Il est par contre impossible de savoir si on retrouve assez de cadavres où l’autopsie est possible pour tirer des conclusions définitives sur les menaces qui pèsent sur la population totale. Il faut dire aussi que la côte belge est relativement petite, avec seulement 67 kilomètres.

Cette année, le rapport ne parle pas beaucoup d’autres mammifères marins. Il faut prendre celui de l’année précédente pour avoir d’autres informations sur un panel plus large d’espèces. Il s’avère ainsi qu’en décembre 2019 et janvier 2020, ainsi qu’en été 2020, "de très nombreuses baleines à bec (également appelées mésoplodons, ndlr) se sont échouées le long de la mer du Nord", dont deux en Belgique. Un événement qualifié d’"exceptionnel" pour cette espèce vivant dans les grands fonds. Intrigués, les chercheurs ont creusé l’affaire et "les premières conclusions ont d’emblée été très claires": sensibles aux bruits sous-marins, les baleines à bec ont visiblement été affectées par des sons inhabituels. Or, peu avant ces échouages, des manœuvres militaires ont utilisé dans la région de très puissants sonars actifs basse ou moyenne fréquence. C’est l’hypothèse la plus probable expliquant ces morts massives, ce phénomène ayant déjà provoqué des centaines voire des milliers de morts ailleurs.

Un autre animal s’échoue également plus rarement sur les plages belges: le rorqual. En décembre 2020, un spécimen a été retrouvé chez nous. L’autopsie a révélé des fractures osseuses remontant à peu de temps avant la mort. Conclusion: "l’individu a visiblement heurté un obstacle". Impossible toutefois de déterminer si cet obstacle était un navire ou le fond marin.

Les dauphins, eux aussi victimes des filets (mais pas seulement)

Enfin, il y a le cas des dauphins. "En mer du Nord également, des navires sont récemment entrés en collision avec un grand dauphin, des accidents à l’issue souvent fatale pour ce dernier malheureusement", notent les chercheurs. Thierry Jauniaux expliquait également en 2020 que "des concentrations élevées de nombreux polluants sont présentes dans les tissus adipeux des mammifères marins", y compris les dauphins, au point que cela devienne toxique. Aux USA, une étude réalisée sur des dauphins échoués entre 2021 et 2018 a prouvé que cela pouvait aboutir à la mort.

Des restes de dauphin sont parfois retrouvés en Belgique, comme en août 2019, mais généralement dans un état de décomposition avancée qui ne permet pas d’autopsie. Les experts notent par contre qu’en France, "chaque année, plusieurs centaines de dauphins communs sont retrouvés morts le long des côtes françaises de l’Atlantique. La plupart d’entre eux sont victimes d’une prise accidentelle17 dans le Golfe de Gascogne". En 2020, selon l’Observatoire Pelagis, le nombre de dauphins échoués en France a atteint un record: 1.299. Mais encore une fois, ce ne serait qu’une fraction du total de victimes.

Comme le précise le journaliste Hugo Clément qui a consacré un numéro de son émission "Sur le front" à ce sujet, "on estime que c’est entre 10% et 20% du total de morts" dans les eaux françaises, avec pour cause les filets de pêche à hauteur de 85%. L’Observatoire Pelagis affirme pour sa part dans son rapport de 2020 que "la proportion d’animaux échoués présentant des traces de capture varie en 49 et 92% selon les dates d’événements de mortalité extrême considérées". D’autre part, "82% des dauphins morts en mer couleraient et se décomposeraient en mer avant de s’échouer". La comptabilité est rendue encore plus difficile par les pêcheurs qui rejettent directement en mer les prises accidentelles, alors que certains récupèrent illégalement la viande de dauphin.

Outre-Quiévrain, une procédure d’infraction contre l’État a été ouverte par la Commission européenne en juillet 2020 pour cause de protection insuffisante des dauphins. En parallèle, le débat public a émergé et le gouvernement français a commencé à prendre des mesures pour protéger les dauphins. Le ministère de la Mer impose désormais aux chalutiers de recourir aux dispositifs de dissuasion acoustique. Des mesures malgré tout insuffisantes pour la Commission européenne qui a de nouveau appelé la France à agir en octobre 2021. L’ONG Sea Shepherd et l’association France Nature Environnement (FNE) ont également déposé en décembre dernier un recours devant le Conseil d’État contre le gouvernement pour forcer les autorités à prendre des mesures supplémentaires.

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