Sécheresse: comment s’adapter?

Il fait de plus en plus chaud, de plus en plus souvent. Au-delà de la lutte en amont contre le changement climatique, comment s’adapter à ses nouvelles contraintes, déjà bien présentes?

Sécheresse: comment s’adapter?

C’était l’année 1976. Celle de la première “vague de chaleur” européenne, un concept qu’on croyait jusqu’alors réservé à l’Afrique saharienne: la sécheresse. Une entrée fracassante où l’on découvrait les rationnements d’eau. Les convois militaires transportant des citernes dans les villages du sud de l’Europe. Les incendies de forêts éteints par des Canadair. En Grande-Bretagne, le pays de la pluie, en 1976, il y eut un ministre de la Sécheresse. Cette année sèche a été suivie depuis de nombreuses autres. Les cinq années les plus ­chaudes enregistrées à Uccle depuis 1833 font ­partie de la dernière décennie…

Malgré la multiplication des records de chaleur, il n’y a plus de ministre de la Sécheresse, ni en ­Grande-Bretagne, ni en Belgique, ni en Europe. “Parce que c’est une problématique gérée à un niveau supérieur ou transversal”, commente Sébastien Brunet, professeur à la Faculté de droit et de science politique de l’Université de Liège et administrateur général de l’IWEPS, l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique. “Il y a, entre autres, une cellule sécheresse au sein de l’exécutif wallon qui surveille, notamment, les nappes phréatiques. Mais, de fait, pour prendre la métaphore du Titanic, on a l’impression que même si on a enclenché la machine arrière pour éviter l’iceberg – remettre en question notre mode de vie générateur du changement climatique -, c’est peut-être un peu vain. Et qu’il faudrait passer ou développer en parallèle un autre paradigme: s’adapter à ses conséquences. Faire machine arrière et préparer les canots de sauvetage. Continuer la lutte et s’adapter, mais pas n’importe comment.

S’il fait trop chaud, nous n’allons pas lutter contre la chaleur en installant des climatiseurs électriques partout. Ça ne ferait qu’aggraver le problème. “Ainsi, il existe la notion d’“adaptation contributive”. On apporte une solution à une nouvelle donne qui contribue à régler le problème. S’agissant de la sécheresse, il en existe depuis quelques années. Le plan Canopée à Liège en est un exemple. Lancé en 2020, il prévoit la plantation de 24.000 arbres d’ici à 2030. Un arbre, c’est un climatiseur naturel. Il permet de capter le rayonnement solaire, d’en réfléchir une partie, il apporte de l’ombre et grâce au phénomène d’évapotranspiration, il pompe la chaleur pour fournir de la fraîcheur. En plus, il permet d’atténuer les ruissellements, donc de limiter les inondations, il capte le CO2, il permet de purifier l’air.” Pour s’adapter à la sécheresse, rien de tel que de planter un arbre. Et d’aller voir comment des pays ­confrontés à la sécheresse depuis des centaines d’années ont géré cette situation.

Un potager pour tous

Les solutions proposées par Pierre Ozer sont plus court-termistes et, disons-le, teintée d’un sentiment d’urgence affirmé. Pierre Ozer est géographe et climatologue, chercheur et professeur à l’ULiège où il donne le cours, entre autres, de ­Théorie et concepts de la gestion de crise et de la planification d’urgence. Ceci expliquant, en partie du moins, cela. “La première adaptation à faire, c’est relocaliser l’agriculture au niveau des territoires. Et de le faire de telle manière que l’on soit moins dépendant de ressources notamment hydriques. Quand on voit qu’actuellement, en France, on pompe de l’eau des nappes phréatiques pour arroser du blé. Y aura-t-il encore de l’eau pour le maïs après? S’il ne pleut pas, ça risque d’être réellement cataclysmique. Et comme tous les grands producteurs agricoles ne ­peuvent plus, pour des raisons de force majeure – guerre ou préservation de leur ordre social – exporter, on se retrouve bien seuls. Donc relocaliser. Et pour avoir suffisamment de terre, arrêter d’artificialiser.” Le chercheur avance, pour lutter contre la sécheresse et la dépendance alimentaire, une solution concrète. Lorsque c’est possible, créer un potager dans son jardin.

Créer les conditions d’un chemin vers une forme d’autonomie. La citerne obligatoire pour les nouvelles constructions est un petit pas. Et cultiver son jardin également. Mais pour cela, il faut que les gens aient du temps. Structurellement, cela repose sur une refonte rapide de l’organisation du travail et une forme de mise en commun de surfaces cultivables. Arrêter d’artificialiser voire désartificialiser les sur­faces me tient particulièrement à cœur parce que, bien entendu, cela permet de modérer les inondations et de nourrir les nappes phréatiques. Mais c’est également une possibilité de transformer un sol en une surface cultivable. En Wallonie, c’est 4,3 hectares, soit six terrains de foot, qui sont artificialisés tous les jours depuis 1985. Et 85 % de ces hectares artificialisés l’ont été au détriment de surfaces agricoles.” On estime qu’un potager de 300 m2 est suffisant pour nourrir, à l’année, une famille de 4 personnes. Six terrains de foot de potager peuvent nourrir, en ­théorie, plus de 570 personnes. “Et cela donne du boulot à un peu plus de deux personnes à l’hectare. Donc, c’est générateur d’emplois, ça nous rend moins dépendants d’exportations, ça économise du transport et du CO2, ça permet un meilleur remplissage des nappes et ça limite les inondations! Le potager, voilà une adaptation à la sécheresse, aux inondations, au changement climatique et à la situation écopolitique mondiale qu’il me semble urgent d’inciter.

Planter des arbres dans les champs

Le professeur insiste vraiment sur l’absolue nécessité de ce type de mesures. Il rappelle que la France annonce, pour la saison qui vient, des rendements agricoles en baisse de 30 à 40 % dus à la sécheresse, que le marché mondial est amputé des céréales russes et ukrainiennes, qu’un certain nombre de pays ont interdit les exportations et que tout ceci va créer de fortes tensions pouvant aboutir à des émeutes de la faim dans certains pays d’Afrique du Nord, voire des troubles chez nous. “Quand je constate la longueur – jamais vue – des files, actuellement, devant les centres de distribution de colis d’aide alimentaire, je ne peux qu’appréhender la situation des prochains mois si la sécheresse venait à perdurer.” Le lointain projet de société basé sur un retour à la nature, un circuit court et la simplicité prend des allures de nécessité imminente…

Toutes les adaptations, à court ou à long terme, ont trait à une meilleure gestion de l’eau, résume Kevin Thibaut, bio-ingénieur diplômé de Gembloux, chercheur doctorant FNRS en gestion des ­extrêmes climatiques. Et cette meilleure gestion de l’eau nous vient de mesures déjà prises, pour la plupart, dans le sud de l’Europe. En agriculture, on utilisera des plantations qui nécessiteront moins d’eau. Pour l’irrigation et l’arrosage, on veillera à le faire en début ou en fin de journée. On peut songer à changer le type d’herbage des prairies de manière à choisir une variété peu gourmande en eau. On peut songer à planter quelques arbres dans les champs et dans les prés pour créer de l’ombre, créer des zones plus fraîches, limiter l’évaporation et améliorer l’écoulement de l’eau dans des couches de terre plus profondes et dans les nappes phréatiques.” Il s’agit là de mesures glo­bales qui relèvent, vu l’échelle, de l’institutionnel. “Mais tout citoyen peut également participer à cet effort de réduire la consommation d’eau.”

Une citerne comme étendard

La citerne d’eau est le nouvel étendard de cette gestion raisonnée. “En cas de sécheresse prolongée, les communes vont adopter des arrêtés de restriction de l’usage de l’eau de distribution. Cette eau sera limitée à certains usages. Le remplissage de piscines sera interdit tout comme le lavage de voitures ou l’arrosage des pelouses… Posséder une citerne ou un mode de récupération des eaux de pluie peut devenir un supplétif pour pallier ces restrictions. On peut imaginer se servir d’eau de pluie pour compléter le remplissage d’une piscine.” Même si c’est perçu comme un objet de luxe, posséder une piscine peut être une alternative à des vacances à l’étranger. Contre-intuitivement, une piscine pourrait donc être “écolo”. Lézarder chez soi, c’est bon pour la planète… “À défaut de citerne, on pourrait profiter des orages qui s’annoncent pour installer quelques tonneaux et récupérer de l’eau. C’est de la très petite échelle, mais si chaque citoyen qui a un jardin peut capter un peu de cette eau-là, ce pourrait être utile. Pour arroser le potager, la pelouse tôt le matin ou tard le soir. De même qu’il est préférable d’arroser en goutte à goutte plutôt qu’au tuyau d’arrosage. Fermer ses volets la journée et aérer le soir. Ce sont des petites choses, mais qui contribueront à mieux vivre ce changement climatique.”

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