Que deviennent vraiment nos déchets?

Le système de gestion des déchets en Belgique est considéré comme l’un des meilleurs en Europe. Plongée dans les coulisses de cette industrie étonnante, productrice d’une désormais précieuse matière “secondaire”.

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Les emballages ménagers sont recyclés à 79 % en Belgique. Le reste part chez nos voisins. © Louise Tessier

Dimanche soir, à Ixelles. Les sacs blancs et bleus s’entassent sur les trottoirs, en attendant d’être ramassés tôt le lendemain matin par l’armada de camions-poubelles. Les premiers seront incinérés, les deuxièmes triés, puis recyclés. Chaque jour, selon les chiffres du Service public fédéral, nous produisons chacun environ un kilo de déchets ménagers. Un peu moins de la moitié finit en ­cendres, brûlé dans de grands incinérateurs – comme celui installé près du canal à Bruxelles – pour produire de l’énergie. Le reste est réparti par les citoyens dans les sacs bleus, jaunes, orange et verts pour être recyclé. En regardant par la fenêtre nos voisins sortir leurs poubelles, une petite question nous trotte dans la tête: finalement, que deviennent vraiment nos déchets triés?

Pour tenter d’y voir plus clair, rendez-vous est pris un mercredi, à 11 h, au centre de tri Valtris à Couillet, près de Charleroi. Les éboueurs viennent y déverser les sacs bleus collectés un peu plus tôt sur les trottoirs de la région. En Belgique, environ 250.000 tonnes de PMC sont triés chaque année sur l’ensemble des cinq sites dédiés. Depuis l’extension du sac – généralisée en octobre dernier – où peuvent désormais être jetés barquettes de champignons et pots de yaourts, huit kilos de déchets plastiques supplémentaires par personne seront envoyés au recyclage par an, pour atteindre 23 kilos. De quoi alimenter les nouvelles machines de l’usine de Couillet, capables de trier deux sacs bleus en l’espace d’une seconde.

C’est de la balle

À l’intérieur du grand bâtiment carolo, un bulldozer fait inlassablement la navette entre le tas de déchets déposés par les camions-poubelles et l’ouvreur de sacs mécanique. Le tri commence ici, dans cette énorme machine qui recrache le contenu des sacs sur des tapis roulants après les avoir déchiquetés. Le parcours des bouteilles en plastique, canettes, films alimentaires et autres déchets PMC est ensuite millimétré pour que tout soit trié en quatorze fractions. Les déchets sont séparés par tailles, les films aspirés, les ferreux aimantés. En bout de course, les détritus de matière semblable sont compactés en balles, prêtes à partir pour les différentes usines de recyclage. D’après les chiffres de Fost Plus, l’organisme chargé de l’organisation de la collecte, du tri et du recyclage des déchets d’emballages ménagers en Belgique, 95 % de nos déchets d’emballage sont recyclés… pour peu qu’ils aient été jetés dans le bon sac, évidemment.

Sur la passerelle qui surplombe le tumulte de tapis roulants et de machines dans l’usine de Couillet, une porte s’ouvre vers l’extérieur. En face, des dizaines et des dizaines de balles de déchets multicolores sont alignées en piles sous un hangar. Son casque insonorisant sur les oreilles, le responsable de l’unité tri et valorisation chez Valtris, Gaetano Di Paolo, pointe les détritus compactés du doigt. “En Belgique, la qualité des balles est très haute en termes de pureté, avec un pourcentage entre 95 % et 98 %. Nous sommes reconnus internationalement pour notre système de tri: nous sommes dans le top européen.” En d’autres mots, les blocs de déchets qui quittent un centre de tri belge sont quasiment totalement recyclables, le taux de résidus étant très faible. Pour atteindre ce niveau d’excellence, du tri manuel vient renforcer le travail fourni par les ­installations de pointe, réduisant d’autant plus les erreurs, souligne la responsable de la communication chez Fost Plus, Valérie Bruyninckx. “Nous recevons donc de bons prix pour nos balles.

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Le tri belge est de très bonne qualité. Surtout que les erreurs de tri des consommateurs dans le sac bleu tournent désormais autour de 8 %, contre 10 à 15 % avant. © Louise Tessier

La valeur des déchets…

Si la gestion des déchets est coûteuse, les balles, elles, rapportent. Elles sont vendues, au plus offrant, auprès d’entreprises de recyclage pour produire ensuite de nouveaux produits ou de nouveaux emballages. “Leur tarif suit l’évolution internationale des prix des matières, commente Valérie Bruyninckx, se gardant de donner une estimation des ­montants. Pour certaines balles cependant, la filière de recyclage est encore jeune et nécessite des investissements technolo­giques, donc cela coûte de l’argent.

Dehors, un camion vient justement charger des balles de films plastiques. Un responsable nous glisse qu’elles partent vers l’Espagne, où une entreprise a gagné le marché public auprès de Fost Plus. Sur l’ensemble des emballages ménagers (PMC, papiers, cartons), 79 % sont recyclés en Belgique. Le reste est envoyé dans les pays limitrophes. Chez nous actuellement, un seul centre de recyclage est opérationnel pour donner une seconde vie au ­plastique, et deux sont en projet. L’un d’eux verra d’ailleurs le jour juste à côté du centre de tri, à Couillet, pour recycler les bouteilles en PET. “Pour le recyclage des plastiques, nous dépendons encore ­largement de nos voisins, reconnaît Valérie ­Bruyninckx. Mais aucun kilo de déchets triés et mis sur le marché par Fost Plus ne sort d’Europe.”

… et le coût du tri

N’empêche, pour aller jusqu’en Espagne, il y a déjà plus d’un millier de kilomètres à parcourir. “Évidemment, le transport de ces déchets génère des émissions carbone, mais c’est toujours mieux que d’aller chercher de la matière première vierge encore plus loin, relativise la responsable de communication de Fost Plus. L’extension du sac bleu à de nouveaux types d’emballages va par exemple permettre d’épargner 100.000 tonnes de CO2 à l’année grâce à leur recyclage.” Encore faut-il que la population suive correctement les instructions. Aujourd’hui, d’après les estimations de Fost Plus, les erreurs de tri dans le sac bleu de la part du consommateur tournent autour de 8 %, contre 10 à 15 % auparavant. “On sait qu’il y a toujours des déchets qui ­échappent au tri.” Chef de service adjointe pour l’intercommunale Tibi, qui gère la gestion des déchets dans la région de Charleroi, Céline ­Peeterbroeck observe cette amélioration, tout en regrettant le nombre toujours très important de détritus générés. “Le meilleur déchet, c’est celui qu’on ne produit pas”, dit-elle en haussant les épaules.

Si trier et recycler est un geste indispensable pour l’environnement, cela n’en demande pas moins une quantité non négligeable d’énergie. Pour inciter la population à réduire le volume de ses pou­belles, les intercommunales ont la main. En ­conscientisant d’abord, en mettant en place une pression financière ensuite. En Wallonie, contrairement à Bruxelles, les habitants sont ainsi incités à faire davantage attention à ce qu’ils jettent et au tri sélectif grâce à un système de poubelles à puce: plus leur sac de déchets résiduels – qui n’est pas recyclé, donc – est rempli, plus ils paient.

Qui finance ce tri?

Pollueur payeur: toute entreprise qui met sur le marché belge un produit emballé est tenue légalement d’assumer son coût de reprise. Concrètement, quand Coca-Cola ou Chaudfontaine par exemple commercialisent leurs bouteilles, elles doivent financer le recyclage qui s’impose après la consommation du produit. Elles paient donc une contribution financière à l’organisation Fost Plus, qui mutualise les moyens nationalement pour gérer le traitement des déchets recyclables sur l’ensemble de la chaîne. C’est le fameux Point vert, le logo blanc et vert, présent sur tous les emballages. Le montant à payer par chaque entreprise dépend ainsi des matériaux d’emballage utilisés: plus ceux-ci sont recyclables, moins l’entreprise devra débourser d’argent. Évidemment, le tarif payé par les entreprises pour ce Point vert se répercute sur le prix du produit… Le consommateur paie donc pour le recyclage, sans même s’en rendre compte. Pollueur payeur, qu’on vous disait…

Les lourdes poubelles de l’industrie

Au bout du fil, le directeur général de la Fédération belge des entreprises actives dans le traitement et le recyclage des déchets (Denuo), Stany Vaes, soupire. “10 % de nos déchets reçoivent 90 % de l’attention des médias et du politique.” Selon les derniers chiffres de Statbel, qu’il a sous les yeux, en 2018 le gisement total de détritus s’élevait à 67 millions de tonnes pour l’ensemble de la Belgique. Là-dedans, seuls 7 % provenaient des poubelles des ménages, 93 % étaient des déchets industriels. “Les déchets indus­triels (tout ce qui est généré en dehors des ménages, incluant le secteur tertiaire – NDLR), c’est quelque chose qui n’est pas très tangible. Dans les zonings par exemple, de grand flux de détritus sont collectés, mais ce n’est pas vraiment visible pour la société. C’est un peu “ni vu ni connu”.” Avec 22,5 millions de tonnes de déchets en 2018, le secteur de la construction est l’un des plus grands générateurs de détritus. “La majorité des déchets de la construction sont recyclés en Belgique, très peu de matières sont mises en décharge car la taxation est importante. D’autres flux cependant, difficiles à traiter et demandant une main-d’œuvre importante, sont exportés à l’étranger car cela coûte moins cher en termes de personnel.

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© Louise Tessier

D’après les chiffres de Valipac, l’organisme chargé de la coordination du traitement des déchets d’emballage industriel en Belgique, seuls 39 % de nos déchets d’emballage industriel en plastique sont ainsi recyclés en Europe. 24 % voyagent jusqu’en Turquie, le reste part pour l’Asie. Un rapport de Greenpeace, publié en 2019, montre d’ailleurs que la Belgique est le cinquième plus gros exportateur de déchets au monde. Responsable de la ­communication chez Valipac, Ingrid Bouchez tempère: “Énormément de déchets transitent par le port international d’Anvers, cela ne veut pas dire qu’ils ont été générés en Belgique”.

Une fois à l’autre bout du monde, en tout cas on nous l’assure, des audits sont réalisés chaque année chez les recycleurs pour s’assurer que les déchets sont bien réutilisés et ne finissent pas dans une décharge à ciel ouvert, comme certaines images ont pu le montrer. La responsable de la communication chez Valipac, Ingrid Bouchez, estime que ces envois lointains de déchets s’expliquent pour deux raisons. “D’une part, il n’y a pas en Europe de capacité de traitement suffisante pour recycler ces matières. D’autre part, il n’y a pas de demande en matière recyclée, contrairement à l’Asie où celle-ci est extrêmement élevée. Ce sont deux problèmes liés.

Devenir un hub du recyclage

Stany Vaes, lui, rêve que la Belgique devienne un hub du recyclage. “Si nous voulons faire bouger notre économie linéaire vers une économie circulaire, nous avons besoin de développer la filière du recyclage ici, en faisant évoluer la législation et en mettant en place des garanties pour la santé publique et l’environnement”, plaide le directeur général de Denuo. Garder la matière localement plutôt que de l’envoyer loin ­permettrait un double bénéfice: pour l’environnement d’abord, mais également économiquement puisque cela créerait de l’emploi. “Il faut créer un climat favorable. Actuellement, c’est toujours l’idée que cela doit être fait ailleurs, qu’on ne veut pas payer pour les déchets, etc. Techniquement, tout est recyclable, c’est juste que cela a un prix et qu’il faut être prêt à le payer.” Stany Vaes émet même l’idée d’accueillir les déchets d’autres pays, pour profiter ensuite de la matière localement. “Il faut donner de la valeur aux déchets. Si le gouvernement donne le bon exemple dans son cahier des charges en affichant sa préférence pour les matériaux recyclés, cela va créer un marché.

Si des incitants existent déjà, les matières pre­mières restent généralement moins chères que les matières recyclées. Une taxe sur les plastiques ­vierges pourrait encore davantage inciter les entreprises à se tourner vers l’alternative recyclée, lance le directeur général de Denuo. “En tout cas, en ce moment, les matières recyclées ont le vent en poupe car il y a pénurie de nombreux matériaux avec la pandémie”, glisse Stany Vaes.

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