La déprime des éco-anxieux, ces angoissés par la crise climatique

Une partie de la population a le moral miné par la perspective d’un monde réchauffé. Et ce ne sont pas les décisions prises à la COP26 qui vont parvenir à les rassurer.

manifestation pour une justice climatique
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Le peu d’occasions où Amaury se retrouve au volant d’une voiture ces temps-ci, l’angoisse monte. Rien à voir avec la peur de l’accident, mais avec ce qui sort du pot d’échappement. “Je culpabilise littéralement à chaque fois que j’appuie sur l’accélérateur.” Le jeune homme de 26 ans a commencé à franchement s’inquiéter du futur de la planète il y a environ trois ans, quand le ­phénomène du “flygskam” (“honte de prendre l’avion”, en suédois) est entré en collision avec ses habitudes de voyage. “J’ai pris conscience de mon bilan carbone et je me suis rendu compte que moi aussi je faisais partie du problème.” A suivi une boulimie d’informations sur les sujets environnementaux, entre documentaires alarmants et images désolantes, qui ont fini par le faire plonger dans l’éco-anxiété. Le jeune homme travaille comme ingénieur pour une grande marque de voiture, il compte également changer de boulot. “Cela fait seulement sept mois que je suis en poste, mais c’est une véritable lutte interne. D’un côté je me dis que c’est une bonne idée d’être dans le camp du problème pour faire changer les choses, de l’autre ça me met mal à l’aise.” La semaine passée, il ­considérait une offre pour travailler dans une start-up de vélos électriques.

Comme Amaury, beaucoup de jeunes aujourd’hui ressentent cette forme d’angoisse liée au réchauffement climatique et aux conséquences désastreuses annoncées: sécheresses, inondations, famine, disparition d’espèces animales et de glaciers… Selon une étude réalisée par le chercheur au CNRS et professeur de psychologie à l’UCLouvain, ­Alexandre Heeren, 11 % de la population serait touchée par une forme sévère d’éco-anxiété en ­Belgique, en France, en Suisse et dans plusieurs pays d’Afrique francophone. Un phénomène relativement nouveau, puisque le terme est apparu pour la première fois en Australie il y a dix ans. “À ce moment-là, c’était vraiment les prémices. En Europe, on en parle depuis 2017 environ.”

Blues au supermarché

C’est à peu près cette année-là que Laura a ­commencé à ressentir un mal-être vis-à-vis de la planète. Quand il y a quatre ans la jeune femme rencontre une végétarienne convaincue, qui lui expose les différentes conséquences environnementales liées à la consommation de viande, tout s’enchaîne. “Je me suis mise à lire énormément sur le sujet, ce qui a créé une espèce de tournis: d’un coup, je me rendais compte que chaque acte, chaque achat avait une répercussion.” Faire les courses devient un véritable casse-tête, une source d’angoisse et de culpabilité. “Je ne pouvais plus rien acheter sans penser aux conséquences.” Le lait et la crème restent en rayon, le poisson et la viande, n’en parlons pas. “Ça a commencé à me rendre malade.

course au supermarché

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Quelques mois plus tard, les habitudes alimen­taires modifiées et les caddies simplifiés, Laura tombe sur une vidéo concernant la surconsommation d’eau. “Rebelote, j’ai de nouveau plongé.” Depuis qu’elle connaît ce genre de vague ­émotionnelle, Laura a mis de côté pas mal de pratiques. Finis, la viande, les voyages en avion, les commandes en ligne abusives. La jeune femme s’est également engagée dans un mouvement politique et citoyen dans l’espoir de pouvoir opérer des changements de manière plus globale. “Faire évoluer mon mode de consommation m’a ­permis de me sentir plus sereine.”

Le chercheur Alexandre Heeren observe d’ailleurs que l’éco-anxiété peut ainsi s’avérer positive lorsqu’elle amène à des adaptations. “L’anxiété, quand elle n’est pas chronique, est une émotion utile. Elle nous aide à nous mouvoir pour nous préparer à une potentielle menace future.” Quitte, parfois, à revoir profondément ses choix de vie.

Pas de bébé pour moins polluer

À 34 ans, Vincent a un projet bien précis en tête: depuis quelques années, le Liégeois prépare son départ pour la Nouvelle-Zélande, terre fertile pointée sur une carte comme l’espoir de vivre un futur environnemental meilleur. “L’avenir ici en Belgique, je crois que ce sera de la famine et de la violence.” Pour y échapper, il a revu sa vie, mis fin à des relations de couple qui ne s’accordaient pas à son envie de partir et changé de profession pour devenir électricien – métier qu’il pourra exercer facilement à l’autre bout du monde. “Aujourd’hui l’espoir que les choses s’améliorent diminue. On savait qu’on allait être déçu par la COP 26. Mon projet de changer de pays correspond aussi à un besoin de quitter notre société de consommation qui ne fait pas sens pour moi.” D’une certaine manière, l’éco-anxiété a aussi guidé Amaury lorsqu’il a été question de déménager. Aux critères communs pour choisir un appartement se sont rajoutés d’autres ­contraintes, moins banales. Une isolation irréprochable et la proximité d’un magasin de vrac. “Avec ma copine, nous faisons environ 80 % de nos courses en vrac, avant de visiter un logement nous regardions systématiquement sur une carte s’il y en avait dans le coin.”

manifestation pour le climat

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Après le lieu de vie et le boulot, c’est la question de la parentalité qui se voit chamboulée par l’éco-anxiété. Amaury et sa copine sont toujours en discussion sur le sens de faire un enfant dans un monde en pleine mutation, Vincent préfère attendre d’être en Nouvelle-Zélande pour y ­penser. Julien (le prénom a été modifié) et sa compagne, eux, ont déjà tranché: ils n’en auront pas. “Les écosystèmes s’effondrent totalement, c’est une vraie menace. Un enfant qui naît aujourd’hui aura soixante ans en 2080: vu les prévisions des rapports sur le changement climatique, on imagine qu’il vivra des moments compliqués. On ne veut pas imposer à notre enfant que l’on n’a pas, mais que l’on aime déjà, un avenir non pérenne.”

Au delà des craintes liées à un avenir incertain, certains adultes estiment qu’avoir un enfant aujourd’hui rajoute un consommateur à une planète déjà surpeuplée. On les appelle les Ginks (“Green inclination, no kids”). Une étude réalisée par les chercheurs Seth Wynes et Kimberly ­Nicholas, publiée en 2017, place ainsi le fait d’avoir un enfant en haut de la liste des actes individuels les plus polluants. “Le problème ne vient pas de fonder une famille, mais de nos actes à nous, aujourd’hui. Si les richesses étaient mieux réparties, la Terre pourrait accueillir 10 milliards d’êtres humains”, nuance Julien. En réalité, la crise sanitaire a bien prouvé que la société peine à bouger. Après avoir été agréablement surprise par le retour rapide de la biodiversité dans les villes suite à l’arrêt quasi complet de l’économie en mars 2020, Laura a déchanté. “Tout le monde a rapidement retrouvé tous ses petits privilèges. À ce moment-là, je me suis dit qu’on ne s’en sortirait jamais.

Éviter un vent de panique

Pour la jeune femme, comme pour Amaury, l’éco-anxiété s’est peu à peu muée en éco-colère. À l’autre bout du fil, l’ingénieur lâche en rigolant: “J’ai développé une sorte de gérontophobie”. Il regrette chez les plus de 60 ans de son entourage une “politique de l’autruche” concernant l’environnement, qui l’agace de plus en plus. “Dans ma famille, ils opposent systématiquement l’écologie à leur confort, ça me rendrait presque extrémiste sur certains points.” Le chercheur Alexandre Heeren observe un véritable fossé générationnel concernant l’éco-anxiété. L’angoisse environnementale est assez universelle – et non “un truc de bobo-écolo” – mais elle touche surtout les moins de 40 ans et les femmes. “Les jeunes d’aujourd’hui ont davantage accès aux informations et ils vivront les conséquences du réchauffement climatique.

D’après le professeur, cette éco-anxiété, voire cette éco-colère de plus en plus présente dans la société pourraient véritablement aider à faire évoluer notre système. “Les émotions ont souvent servi à amener des changements. La tristesse nationale lors de la Marche blanche a amené à d’importantes réformes de la police par exemple.” L’Organisation mondiale de la santé s’intéresse d’ailleurs désormais à ces angoisses liées à l’environnement et un groupe d’experts a été créé à ce sujet par la Fédération européenne des associations de psychologues.

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