La forêt wallonne se porte plutôt bien

On la dit en mauvaise santé environnementale et menacée de disparition à cause de l'appétit chinois. Sa surface n’a pourtant jamais cessé de croître et sa filière représente plus de 18.000 emplois directs.

morceaux de bois d'une foret wallonne
Les entreprises belges spécialisées dans la filière bois génèrent un chiffre d’affaires d’un milliard d’euros. @ Belgaimage

Route nationale n°5, Couvin, un matin de semaine. En cette saison automnale, la double voie à deux bandes qui dessert l’ouest de l’Ardenne, a des airs de Canada. On y croise des camions transportant de grands troncs d’arbres bruts, des “grumes”, en route pour les scieries du coin. En arrivant à Mariembourg, le zoning confirme que nous sommes bien dans une région forestière. On longe une unité de production de pellets, un fabricant de châssis en bois, un revendeur de bois de charpente, une grande scierie. On arrive à destination: la plus grande menuiserie de Belgique francophone. On y rencontrera l’un de ses propriétaires, Bruno Riche. Et François Deneufbourg, ingénieur forestier, le responsable “développement” de l’Office économique wallon du bois. Le hall du bâtiment est garni des différents produits et des photos des réalisations de l’entreprise, visiblement à la pointe de son domaine. On y voit un clocher d’église de 35 mètres de haut, un immeuble de bureaux en bois de quatre étages de hauteur. La salle de réunion est décorée de lambris.

8.000 entreprises

En Belgique, malgré tout ce que l’on peut entendre sur le sujet, il faut savoir une chose: la forêt n’a jamais cessé de croître depuis 50 ans”, recadre François Deneufbourg. Parler de “forêt” en Belgique signifie, en pratique, désigner la Région wallonne. En effet, les zones forestières belges se répartissent pour 20 % en Flandre et pour 80 % en Fédération Wallonie-Bruxelles. Le territoire wallon se compose pour un tiers de bois et de forêts. “Avant, on déboisait à tour de bras pour se fournir en combustible. Puis la révolution industrielle provoqua le glissement vers le charbon. Mais pour exploiter le charbon, il a fallu creuser des mines. Et ces mines, il a fallu les étayer. Le bois a été considéré économiquement d’une autre manière. De combustible, il est devenu “bois d’œuvre”, une filière de production de ces bois de charpente destinés à l’industrie minière a vu le jour. Et, donc, à cette époque on s’est mis à planter.

Cette filière de bois d’œuvre minier s’est transformée au fil des décennies en la filière actuelle de bois de construction. “Quand on dit que la forêt va mal… elle a grandi, s’est améliorée en qualité dans notre pays. On confond ce qui se passe en Amazonie et chez nous”, commente Bruno Riche qui vit et fait vivre plusieurs centaines de personnes grâce à l’exploitation de la menuiserie familiale créée il y a plus de 50 ans. “Mais, structurellement, l’entreprenariat privé, lié au bois de mines d’il y a 200 ans et à l’Empire autrichien dont on dépendait à l’époque et qui nous a amené un cadre de gestion des forêts publiques, nous a donné une base saine de développement forestier. Même si cette solide base, il est vrai, subit un impact dû au changement climatique. L’épicéa et le hêtre, deux arbres qui constituent une grande partie de la matière première de la filière bois, étant très sensibles à changement environnemental.

foret en wallonie

@ Unsplash

La filière bois, en Wallonie, c’est 18.000 emplois directs, 8.000 entreprises et à peu près un milliard d’euros de chiffre d’affaires par an. Et, ajoute François  Deneufbourg, “c’est en milieu rural sur des terrains qui n’étaient pour certains pas adaptés à l’agriculture. Il faut, donc, également pointer que la sylviculture a valorisé des territoires qui sans cela auraient été laissés, pour ainsi dire, à l’abandon.” À part les nécessités d’adapter les essences d’épicéas et de hêtres à la nouvelle donne climatique, la filière bois ne semble pas être au bord du gouffre. Alors, pourquoi s’est-on autant ému des achats par la Chine?

Supermarché chinois

Les Chinois ont de vastes programmes de plantation de bois. Mais, en attendant, ils se fournissent ailleurs. Comme la Belgique s’est fournie et se fournit ailleurs, par exemple, en bois exotiques. Ce qui choque sans doute, avec la Chine, c’est l’ampleur de leur marché intérieur. Avec une classe moyenne de 10 % de la population qui veut se loger dans un appartement urbain avec 25 m2 de parquet, cela fait quoi? À peu près 350 millions de mères cubes de bois…” À titre de comparaison, ce besoin représente à peu près cent années de la production belge.

L’ampleur des nécessités de matière première, c’est une chose. Mais l’émotion des achats chinois – et des ventes belges! -, c’est l’idée que la matière première est transformée en Chine et puis, revendue chez nous. Avec une double question générique. Est-ce les Chinois qui ont fait disparaître l’industrie wallonne ou les Chinois ont-ils créé une industrie parce que la nôtre avait disparu? “Un peu des deux, intervient Bruno Riche. La vérité, c’est qu’à un moment, on a cassé notre industrie du bois, parce que d’autres matériaux ont été utilisés. Le parquet a cédé la place au linoléum ou au tapis plain. On a remplacé les châssis en bois par des châssis en alu ou en PVC. Une partie de la filière bois n’a plus été rentable. Il y a eu un désinvestissement. Certaines unités de production se sont arrêtées. Des savoir-faire ont disparu. Des menuiseries comme la nôtre il y en avait dix fois plus dans la région, il y a 60 ans. Mais maintenant, le marché reprend. Parce qu’on se rend compte des conséquences de l’utilisation de matériaux issus de la filière pétrole et on redécouvre que les matériaux biosourcés sont durables. Mais, il faut relancer les outils, il faut reconstruire l’industrie… En attendant, d’autres ont pris la place.

une entreprise coupe du bois

@ BelgaImage

Loin d’aller mal, la forêt wallonne se porte plutôt bien: elle est gérée, en croissance et “l’arbre chinois” cache la forêt d’une filière industrielle est en pleine renaissance. Alors, fait-elle trop parler d’elle? “On en parle beaucoup, parce que la forêt possède dorénavant plus qu’une fonction productive. Maintenant, tout le monde s’occupe de la forêt parce qu’elle est devenue multifonctionnelle. On y fait du vélo, on y promène son chien. On veut y conserver ou y développer la biodiversité. Ce qui, entre parenthèses, n’est pas sans conséquences. Laisser un arbre mort pourrir dans une forêt pour y favoriser la nidation de certaines espèces d’oiseaux ou le développement de certains insectes peut amener des maladies qui se transmettent aux arbres sains”, explique l’ingénieur François Deneufbourg. La forêt a désormais une fonction sociale, une fonction récréative, une fonction environnementale: trois fonctions héritées et possibles grâce à la seule fonction économique de jadis. “Voici vingt ans, personne n’allait dans la forêt. Tout le monde y est désormais chaque week-end. C’est devenu la préoccupation de tous. On a des gens qui téléphonent à leur bourgmestre pour se plaindre qu’un engin débardeur a creusé des ornières et créé de la boue. De la boue en forêt!” Comme tant de réalités, les bois sont devenus l’objet d’amplification de problématiques sur les réseaux sociaux. La forêt est devenue un totem des préoccupations et des angoisses environnementales. “À la limite, on ne peut plus la toucher, alors qu’elle doit être gérée”, regrette Bruno Riche.

“Forêt résiliente”

Il faut la “toucher” d’autant plus qu’elle est en partie menacée par les changements environnementaux. Le projet pilote “Forêt résiliente” lancé en 2019 par la ministre Céline Tellier vise, entre autres, à préserver la santé de nos bois. Sous forme d’incitants financiers, il vise à orienter les replantations suivant trois axes: mélanger les essences d’arbres, adapter celles-ci aux changements globaux et intégrer davantage de biodiversité. “Ce programme est, en fait, essentiellement axé sur la biodiversité, commente le représentant de l’Office économique wallon du bois. On peut y retrouver une équation qui pourrait assurer le maintien d’une préoccupation économique. Mais elle concerne les populations d’arbres feuillus. Le résineux est quasiment absent du programme. Alors que l’économie globale wallonne du bois est basée essentiellement sur le résineux.” Se profile alors la silhouette de ce qui pourrait constituer une réelle menace. La ressource renouvelable que constituent les territoires forestiers a été préservée et s’est développée au cours des deux derniers siècles parce qu’elle était économiquement profitable. Supprimer sa rentabilité est sans doute le meilleur moyen pour la laisser péricliter et, à terme, mettre en péril sa biodiversité. L’enfer est parqueté de bonnes intentions…

La semaine de l’arbre – du 20 au 28 novembre – https://yesweplant.wallonie.be

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