Comment Total a semé le doute sur la réalité du changement climatique

Une étude montre que le géant pétrolier était au courant dès les années 1970 de l’impact des énergies fossiles sur la planète. Les auteurs estiment que Total a cherché à dissimuler la nocivité de ses activités pour le climat.

Comment Total a semé le doute sur la réalité du changement climatique
©BELGAIMAGE

« Produire de l’ignorance, semer des doutes sur la légitimité des sciences du climat et lutter contre les réglementations ». Selon une étude, c’est ainsi que procède l’industrie des combustibles fossiles depuis un demi-siècle. Cet article, publié dans le « Global Environmental Change » décrit comment Total, qui a fusionné avec Elf en 1999, était conscient dès les années 1970 de la contribution des énergies fossiles au réchauffement climatique.

Les auteurs de l’étude, deux historiens et un sociologue, ont décortiqué un demi-siècle d’archives au siège du géant pétrolier et ont mené des entretiens avec d’anciens cadres. Si de précédentes études avaient déjà analysé la stratégie des majors comme ExxonMobil ou Shell, c’est la première fois que des historiens de l’environnement se penchent sur le cas de Total, quatrième compagnie pétrolière et gazière (en capitalisation boursière).

« L’industrie pétrolière devra se préparer à se défendre »

L’étude cite notamment un article publié en 1971 dans le magazine de l’entreprise « Total information ». Le groupe y semble déjà conscient de la nocivité des combustibles fossiles pour le climat : « Si la consommation de charbon et de pétrole garde le même rythme dans les années à venir, la concentration de gaz carbonique pourrait atteindre 400 parties par million (ppm) vers 2010, y est-il écrit. Cette augmentation de la teneur est assez préoccupante. Un air plus riche en gaz carbonique absorbe donc davantage de radiations et s’échauffe davantage ». Des prévisions qui révèlent aujourd’hui justes, puisqu’on estime à 412 ppm les concentrations de dioxyde de carbone dans l’atmosphère.

Quelques années plus tard, un rapport interne à la société Elf est encore plus explicite :« l ‘accumulation de CO2 et de CH4 (méthane) dans l’atmosphère et l’effet de serre qui en résulte, vont inévitablement modifier notre environnement (…) Les premières réactions ont été, bien entendu, de ‘taxer les énergies fossiles’, il est donc évident que l’industrie pétrolière devra une nouvelle fois se préparer à se défendre ».

Au lieu de sonner l’alerte, les deux compagnies vont faire tout l’opposé : taire, d’abord, au maximum l’existence de ce genre d’informations. Puis, semer le doute et tenter d’entamer la légitimité des scientifiques, en remettant en question la réalité du changement climatique, sa gravité et/ou son lien avec l’activité humaine.

Verdir son image, mais…

Après un massif lobbying, Total et Elf sont ainsi parvenus, avec d’autres compagnies européennes, à faire échouer en 1991 puis en 1994 une proposition de la Commission de taxer les énergies fossiles. L’étude montre aussi comment les deux compagnies françaises se sont coordonnées avec les géants américains. Un ancien directeur de l’environnement chez Elf, Bernard Tramier, a expliqué aux chercheurs qu’en 1992 le secteur pétrolier français était « suiviste » du géant américain ExxonMobil dont la stratégie consistait à minimiser, voire nier le réchauffement climatique. « Exxon avait pris la main sur ce dossier et ça nous arrangeait car on n’avait pas les connaissances ni les moyens pour peser dans le milieu scientifique, dans le processus GIEC et ONUsien (…) On était d’accord qu’on n’en savait pas assez pour que les réductions d’émissions ou des taxes soient décidées, et on laissait Exxon faire le reste ».

Il faudrait finalement attendre le milieu des années 2000 pour que Total reconnaisse le « sérieux » des rapports du GIEC. Depuis, le groupe a financé des initiatives pour verdir son image, et s’est lancé dans les énergies renouvelables. Celles-ci ne représentent pour l’instant que 0,2 % de sa production, une part qui devrait grimper entre 1,1 % et 1,6 % en 2025. « TotalEnergies est loin d’être en transition, qui impliquerait de développer les renouvelables mais aussi de baisser la production gazière et pétrolière », a pointé dans Le Monde Lucie Pinson, directrice générale de l’ONG Reclaim Finance. Total prévoit ainsi une hausse de 35% de sa production de gaz d’ici à 2030, par rapport à 2019.

Sur le même sujet
Plus d'actualité