Le renouvelable peut-il nous sauver ?

Nécessaire pour la planète et avantageuse pour la facture du citoyen, l’énergie renouvelable a tout d’une solution idéale  aux problématiques actuelles. En théorie, elle met tout le monde d’accord. En pratique, ça se corse.

Le renouvelable peut-il nous sauver ?
@ Adobestock

Au large de Zeebruges, les pales des éoliennes tournent à plein régime. Les rafales de vent de ces derniers jours contribuent à produire de l’électricité… sans faire fluctuer la facture. Ce genre de matière première transformée localement ne connaît ni cours mondiaux qui s’effondrent ni prix qui s’envolent. À y regarder de plus près, les énergies renouvelables, en plus d’être une nécessité écologique, ont dans leur poche un vrai argument financier: se tenir éloignées des marchés internationaux et de leurs tarifs variables, contrairement au gaz et au charbon. D’après Michel Huart, professeur en sciences et gestion de l’environnement à l’ULB, la crise actuelle serait d’ailleurs “peut-être encore plus importante” si la part du renouvelable dans le réseau était inférieure. “Le renouvelable permet de mettre à disposition de l’électricité à moindre coût sur le marché. Une plus grande présence de ce type d’énergie permet donc de rendre le prix moins volatil aux influences internationales.” La solution à nos factures d’énergie qui grimpent en flèche et à la crise climatique semble toute trouvée.

La facture de l’inaction

Mais qui dit transition énergétique dit aussi électrification de l’économie: troquer sa voiture diesel contre une électrique, changer sa chaudière au gaz pour une pompe à chaleur, et plus globalement se débarrasser peu à peu des énergies fossiles dans le secteur de l’industrie et du bâtiment. “En accélérant cette électrification et en augmentant la part du renouvelable dans la production d’électricité, on réduit sa dépendance par rapport aux importations de gaz et de pétrole. On se protège face aux fluctuations de prix”, résume le porte-parole de la Fédération belge des entreprises électriques et gazières (FEBEG), Stéphane Bocqué. De ce côté, la marge de manœuvre est grande. D’après les chiffres de la Febeg, le pétrole représentait encore en 2019 48 % de la consommation finale d’énergie en ­Belgique, contre seulement 17 % pour l’électricité. Le directeur général de la Fédération des énergies renouvelables (Edora), Fawaz Al Bitar, croit néanmoins en une économie décarbonée et durable d’ici 2050. “Il est tout à fait possible d’atteindre le 100 % renouvelable au niveau européen, avec une grosse partie de la production sur le sol belge, mais il ne faut pas reporter l’effort.

Concrètement, d’après le professeur Michel Huart, rien que pour produire l’équivalent de la consommation électrique belge actuelle, il faudrait installer environ six fois plus d’éoliennes ou couvrir 3 % du territoire avec des panneaux ­photovoltaïques. “C’est beaucoup et pas beaucoup à la fois. Les routes, qui sont également un dispositif énergétique, prennent bien plus de place par exemple.” Dans les faits, la ­Belgique ne se transformera ni en champs d’éo­liennes, ni en énorme toiture remplie de panneaux solaires: l’idée est de mixer les différentes technologies qui existent. “On ne vise pas l’autonomie par îlots, mais on participe à la production dans un dispositif européen. Par exemple s’il y a beaucoup de vent, la Belgique peut l’exporter à ses voisins et inversement. Il faut bâtir une société qui s’épanouit en fonction de ce qu’elle a à disposition, non pas qui dépend d’approvisionnements énergétiques lointains et dangereux”, souligne Michel Huart.

Pas de permissions,  pas d’ambition

Au cabinet du ministre wallon de l’Énergie ­Philippe Henry, on abonde dans ce sens: oui, le développement des énergies renouvelables permet et permettra d’autant plus à l’avenir de faire baisser la facture du citoyen. Selon les chiffres du cabinet, le prix moyen d’un mégawatt-heure éolien se situe autour de 60 euros, contre 100 euros pour celui produit par les nouvelles centrales à gaz et 130 euros pour le nucléaire. “On parle beaucoup du coût de la transition énergétique, mais il faut aussi aborder, honnêtement, le coût de l’inaction et ce qui se serait passé si les énergies renouvelables n’avaient pas été soutenues”, nous lance-t-on. À quelques rues de là, c’est pourtant bien un autre cabinet du gouvernement wallon qui est pointé du doigt.

L’agacement de Fawaz Al Bitar est perceptible au téléphone. “Il faut développer de manière massive le renouvelable chez nous, mais quand on voit tous les freins posés par les politiques en Wallonie, on peut se poser des questions, dénonce le directeur d’Edora. La Wallonie s’est engagée à revoir à la hausse ses objectifs de réduction de gaz à effet de serre, mais le taux d’installation éolien et de panneaux photovoltaïques est en décrochage total par rapport aux objectifs. C’est à se demander si la ­Wallonie n’est pas la seule région en Europe à vouloir revoir son ambition climatique à la baisse!” Un des problèmes principaux, c’est celui des permis refusés à la pelle dans les projets éoliens. ­Stéphane Bocqué, de la Febeg, affirme que “des centaines de mégawatts de projets sont coincés, bloqués ou même définitivement arrêtés par les difficultés d’obtenir des permis”. En une année, les exemples défilent: “Permis refusé pour quatre éoliennes à Ville-Pommerœul”, “La Région wallonne refuse l’installation d’un parc éolien à Biron”, “Éolienne refusée dans le zoning de Ghislenghien”… “Les projets sont là, les technologies et les investisseurs aussi, maintenant il faut que les pouvoirs publics facilitent ces déploiements. Les ambitions en matière climatique demandent des permissions”, martèle Stéphane Bocqué.

Mis en cause, le ministre wallon de l’Aménagement du territoire Willy Borsus, qui a le pouvoir de décision en binôme avec la ministre de l’Environnement Céline Tellier sur ces projets, pointe une “contestation de plus en plus forte dans la population, chez les riverains et les communes ­concernées. Aujourd’hui sur l’ensemble du territoire wallon, il y a une multitude de dossiers, certains ont été acceptés et d’autres sont à des stades de procédure divers. Notre rôle est de trouver un équilibre entre la volonté de remplir nos objectifs en ­termes d’énergie renouvelable et le bien-être de nos concitoyens, tout en tenant compte des territoires”. Fawaz Al Bitar regrette que “les enjeux et les préoccupations locales continuent de prendre le pas sur les enjeux globaux. On oublie d’ailleurs qu’il y a des moyens pour diminuer au maximum les perturbations locales”. À la Febeg, on plaide pour que des zones soient définies dans lesquelles peut s’établir la production d’énergie renouvelable. “Tout le monde est d’accord sur le fait qu’il faut lutter contre le réchauffement climatique, mais personne ne veut rien changer à son comportement. Il faut prendre pleinement conscience du fait qu’on n’a pas le choix”, affirme Fawaz Al Bitar.

La transition… à la maison

Tous nos intervenants sont d’ailleurs d’accord pour dire que la transition passe également par le citoyen. “Le consommateur a un rôle à jouer. Par exemple, cela n’a pas de sens de lancer sa machine à laver le soir aux heures de pointe puisque cela rajoute de la surconsommation à un moment délicat. Il faut évoluer vers une tarification qui soit beaucoup plus intelligente, pour décourager ce genre de comportement”, plaide le directeur d’Edora.

De son côté, le professeur Michel Huart estime qu’il faut apprendre à vivre de manière confor­table en achetant moins d’énergie. “On a pris le pli de la gaspiller sans s’en rendre compte car elle était bon marché. Aujourd’hui cette insouciance a un coût et nous connaîtrons d’autres pics comme celui-ci dans les années à venir. La meilleure manière de s’affranchir de cette volatilité des prix, c’est de consommer moins, en se dotant d’infrastructures qui le permettent.” Refaire l’isolation de son logement, changer sa vieille chaudière, installer des panneaux photovoltaïques sur le toit…, un investissement coûteux mais d’autant plus vite rentabilisé aujourd’hui par la hausse des factures énergétiques. “Il existe des aides pour inciter les gens à faire ces travaux, mais il faut être outillé pour s’en saisir. Peut-être que cette situation de stress va pousser encore davantage à déployer des moyens.” Oserait-on prier pour que les prix ne descendent pas trop vite, afin d’éviter que le soufflé de la transition ne retombe?

 

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