« On a perdu le contact humain, et ça permet de vendre de la merde »

Le festival Alimenterre commence ce samedi 9 et se tiendra jusqu'au 16 octobre. L'occasion de plonger dans les réalités méconnues des agriculteurs du monde entier et des nombreux enjeux qui entourent leur quotidien.

« On a perdu le contact humain, et ça permet de vendre de la merde »
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D’Ixelles à Saint-Josse, de Liège à Charleroi, le festival Alimenterre (organisé par l’ONG SOS Faim, en collaboration pour certaines activités avec Nourrir Bruxelles) s’étend aux quatre coins de Bruxelles et de Wallonie pour sensibiliser aux questions agroalimentaires. Réalités belges, enjeux européens, rapport Nord-Sud… Le sujet est vaste et dans l’air du temps. Rencontre avec Sabrina Serra, responsable communication de SOS Faim et Pitcho, artiste multidisciplinaire et parrain du festival cette année.

Sabrina Serra, quel est le thème central du festival?
On a mis l’accent sur les liens entre climat, agriculture et alimentation. L’agriculture contribue à plus de 30% des gaz à effet de serre. Or, les dérèglements climatiques dominant impactent d’abord le Sud et les populations déjà vulnérables. On aura d’ailleurs un peu plus de films du Sud cette année On a sélectionné un film d’ouverture, Le périmètre de Kamsé, qui traite de cette problématique. On voit la lutte des paysans et paysannes contre la désertification des terres grâce à des pratiques agroécologiques résilientes et respectueuses de l’environnement et vivant. Blandine Sankara, la sœur cadette du président du Burkina Faso Thomas Sankara, sera présente au festival. Elle expérimente l’agroécologie dans une ferme-école qu’elle a créée.

Pitcho, pourquoi avoir accepté d’être le parrain?
Si j’avais pu, je l’aurais déjà fait les années précédentes. J’ai découvert plus profondément le projet et je me suis rendu compte que je faisais pas mal de choses au niveau artistique en lien avec ces sujets. Particulièrement avec les rapports Nord-Sud et leurs déséquilibres. Ce rapport à la richesse de la terre et à la pauvreté, ce sont des questions que je me suis toujours posé.

Le rap est engagé mais assez peu sur les questions agricoles ou de défense des paysans. Pourquoi?
Le rap est lié à l’urbanisation. Ce n’est pas pour rien que le rap va vite, avec des paroles rapides… Il y a une volonté de fonctionner avec le « maintenant ». Aujourd’hui, les questions climatiques sont au premier plan, et je vois pas mal d’artistes qui se demandent comment voyager durant une tournée ou faire un concert de manière écologique. On se rend compte de l’urgence.

Sabrina Serra, comment faire pour éviter que les pays en développement évitent nos modes de production et de consommation et passent directement à un système plus soutenable?
Le problème, c’est la puissance des lobbys, au niveau agroalimentaire notamment et y compris dans le Sud. D’autre part, le Sud est confronté à quelque chose qu’on a dénoncé avec SOS Faim: les petits paysans sont en concurrence avec des produits importés et vendus moins cher. On mène beaucoup d’actions de plaidoyer auprès de l’UE, mais aussi au Sud. Sur le terrain, des acteurs existent au Mali, au Sahel, au Sénégal, au Burkina… Des initiatives favorisent les circuits courts, la transition agroécologique et pour essayer de soutenir ces producteurs. Un entrepreneur malien sera justement là durant le festival pour expliquer comment sortir de ce système avec des pratiques respectueuses.

Pitcho, vous traitez aussi des questions de racisme dans votre travail. Comment lier les deux problématiques?
Votre question précédente portait sur l’Afrique et sa possibilité d’évoluer sans suivre le même chemin que l’Europe. À partir du moment où on a considéré une partie du monde inférieure, on a le sentiment qu’il faut la prendre par la main pour rattraper le retard. Alors qu’il n’y a pas de retard. Chacun évolue en fonction de son environnement et surtout de ses besoins. C’est une erreur de dire que l’Afrique est en retard parce qu’elle n’est pas passée par l’industrialisation. Elle a pris un autre chemin. On ne doit pas faire de l’Afrique une Europe bis, elle doit trouver sa propre identité. Mais c’est assez violent comme combat. Alors, oui, on parle de choc des cultures, mais je préfère parler de rencontre de cultures. Lutter contre le racisme, c’est trouver un endroit de rencontre, d’échange. Le savoir n’appartient à personne et il appartient à tout le monde. La plus grosse erreur de notre civilisation, c’est d’avoir mis un chiffre sur le savoir. On doit payer pour l’avoir, et il appartient aujourd’hui aux élites. Dans mon premier spectacle sur Lumumba, à la fin je fais monter sur scène des blancs, des musulmans… Des gens viennent me voir pour me dire « mais Lumumba appartient aux Congolais« . Non, justement, pour moi, on gagne une cause à partir du moment où n’importe qui peut se reconnaitre dans Lumumba. C’est reconnaitre que l’Afrique apporte quelque chose à l’humanité.

On vit aujourd’hui avec les images de rayons pleins à craquer de fruits et légumes dans les supermarchés, sans penser à ce qu’il se passe en amont. Est-ce qu’on a oublié l’existence même de l’agriculteur et les enjeux qui les entourent ?
Sabrina Serra: On est arrivé à une période où on n’a même plus le temps de se poser des questions.  Notre mission en tant qu’ONG, c’est de porter l’info. Parce qu’il y a des aberrations. Quand les gens sont sensibilisés, ils font leurs courses différemment. On va d’ailleurs organiser un débat sur les modèles de distribution et sur les choix des consommateurs. Avec des Gasap, Farm, Carrefour… Donc des acteurs de l’agroalimentaire et des acteurs alternatifs. Ce sera un débat intéressant (le lundi 11 octobre au Théâtre Le Public à 19h – NDLR).

Pitcho: Les pubs mettent en avant le produit final. C’est comme un tour de magie. On te présente le tour de magie mais on ne t’explique pas comment on en arrive là. On ne peut pas discuter du produit, on ne va pas en discuter avec le gars qui met en rayon, il n’en sait rien lui. C’est comme cela pour tout aujourd’hui. Les petites fermes disparaissent au profit des grosses structures, c’est un peu la même chose dans le monde de la musique. Ce ne sont pas les petits labels indépendants qui marchent aujourd’hui, ce sont les gros. On a perdu le rapport humain et cela permet à certains de nous vendre de la merde. Et comme on a moins de rapports humains, on est moins empathique. Je ne suis pas un passéiste, mais il y a un travail à faire pour en retrouver.

Toutes les infos sur la programmation sur https://festivalalimenterre.be/programme

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