La face cachée de la réforme du calendrier scolaire

La révision des rythmes scolaires bousculera le calendrier des élèves et des enseignants. Mais elle occulte surtout d’autres mesures qui pèsent sur les profs, inquiets de la rentrée 2022.

un professeur devant sa classe d'élèves
Après le Covid, les enseignants seraient sur les rotules. Or, une série de nouvelles mesures doivent encore être implémentées. © BelgaImage

Les parents s’y sont préparés. Cette année, les élèves retrouveront l’école le lundi 29 août, et tant pis si des vacances tardives étaient déjà réservées. À nouvelle rentrée, nouveau calendrier: désormais, chaque période de cours s’étendra entre six et huit semaines maximum, entrecoupée de deux semaines de vacances. La réforme, qui était dans les cartons de la Fédération Wallonie-Bruxelles depuis des décennies, a finalement été adoptée le 30 mars dernier dans le cadre du Pacte d’excellence. Dès 1991, un rapport de la Commission des rythmes scolaires de l’époque préconisait de rétrécir les grandes vacances et les périodes de cours, pour mieux coller à la chronobiologie de l’enfant. Sur le terrain, enseignants et spécialistes se ­réjouissent de ce changement qui s’annonce aussi bénéfique pour l’adulte. Si les élèves sont moins ­fatigués, les profs trinqueront moins. La mise en ­application de la réforme, par contre, fait grincer quelques dents.

C’est chaotique, lance d’emblée la présidente du SLFP-Enseignement, Masanka Tshimanga. Les deux autres communautés ne suivent pas, cela pose par exemple problème pour les professeurs qui travaillent en communauté francophone et ont leurs enfants scolarisés en Flandre.” Si ce cas de figure est relativement rare, il n’empêche qu’il faut en tenir compte, estime la syndicaliste. À cela s’ajoutent la non-uniformisation avec les congés dans l’enseignement supérieur et des formalités administratives chamboulées. “Cela demande d’avancer toutes sortes de procédures, comme les désignations des temporaires. Il va encore falloir se dépêcher et aller plus vite que la musique sans voir tous les problèmes pratiques qui vont se poser.” Pour le SLFP, cette réforme aurait dû être reportée d’un an. “Au moins, tout aurait été cadré.

Des profs à bout

C’est que dans les écoles plane un certain ras-le-bol général. Si, pour le président de l’Association inter-réseaux des directions d’écoles, Ghislain Maron, les points positifs de la réforme des ­rythmes scolaires sont indéniables, ils demandent tout de même nombre d’ajustements. “Il va falloir par exemple, avec les difficultés que cela va engendrer, faire en sorte que les épreuves certificatives de fin d’année tombent suffisamment tard, pour que la suite ne soit pas assimilée à des pré-vacances.” Même chose pour la coordination entre l’enseignement et le temps extrascolaire qui demande à être renforcée, puisque les vacances de Toussaint et carnaval seront prolongées. “C’est une affaire en plus qui vient s’ajouter à une multitude de choses, résume Ghislain Maron. Les directions et les enseignants sont sur les rotules, avec la gestion du Covid, la mise en place des plans de pilotage et toute une série de nouvelles mesures qui vont arriver.

manifestation des professeurs

© BelgaImage

Président de la CGSP-Enseignement, Joseph ­Thonon estime que la réforme des rythmes sco­laires, bien que largement médiatisée car elle ­touche une importante partie de la société, “n’est pas celle qui va le plus braquer les enseignants” sur le terrain. D’ailleurs, il comprend la volonté ferme de la ministre Caroline Désir de la mettre en place cette année. “La retarder, c’était risquer de ne jamais le faire.” Le problème, comme l’a pointé Ghislain Maron, c’est ce qu’il y a derrière. “On a l’impression que ces réformes du Pacte d’excellence viennent s’empiler les unes sur les autres et même si on comprend l’idée de la réforme, sur le terrain cela n’apporte pas le résultat escompté”, regrette Joseph Thonon.

Overdose de mesures

Au-delà du changement de calendrier, les nouveautés s’enchaînent pour les écoles. “On a déjà le plan de pilotage des écoles qui a commencé il y a trois ans, avec des objectifs à atteindre. Une énorme pression est mise sur les équipes pour qu’elles soient le plus performantes possible. Ce n’est pas nouveau, mais ça continue d’augmenter la charge de travail. Puis, il y a l’accompagnement personnalisé de l’élève, qui devrait être voté en juillet et mis en place pour les première et deuxième primaires dès la rentrée scolaire. Cela va demander de se réorganiser autrement, tout ça dans la précipitation, énonce le président de la CGSP-Enseignement. Allez, encore une: à partir de septembre, les périodes de français langue d’apprentissage seront également ­restreintes, ce qui représente des pertes d’emplois.

Sans parler des nouveaux référentiels qui devraient arriver. “Cela veut dire nouveaux programmes à assimiler, mais comme cela va sortir en dernière minute, ça va encore être compliqué, craint déjà le directeur Ghislain Maron. Ces nouveaux programmes devront de plus être adaptés dans un rythme différent puisqu’il faudra les moduler sur sept semaines et non plus huit ou neuf. Sur le plan théorique, cette réforme des ­rythmes scolaires c’est fort bien, mais sur le plan ­pratique, ça demande des ajustements. Et ces ajustements-là, plus ceux d’un nouveau programme, plus plus plus… ça fait beaucoup.” Résultat, un certain flou artistique s’annonce pour la rentrée 2022. La ministre Désir dit comprendre la fatigue généralisée du secteur. “J’ai en permanence adapté l’agenda des réformes pour tenir compte de cette donnée, mais notre système scolaire est un des plus inégalitaires de l’OCDE. On doit le réformer de façon systémique. Cette urgence est là, et je ne peux pas la nier.

Les écoles dans la rue

Le secteur a prévu de manifester en front commun ce 5 mai à Liège, onze ans après la journée de grève générale contre l’accord sectoriel. Comme revendications phare, Joseph Thonon plaide pour une réflexion sur la taille des classes, l’abandon du nouveau système d’évaluation des professeurs, la révision du système de plan de pilotage et des mesures contre les pertes d’emplois. “On dit qu’il y a pénurie de profs, mais tout ça ne motive pas les jeunes à rester dans la profession”, regrette Masanka ­Tshimanga. Quand on demande à Ghislain Maron ce qu’il souhaiterait en priorité pour améliorer l’application de toutes ces mesures, il sourit. “Vous me demandez quelque chose de réaliste? Moi, ce que je voudrais, c’est que toutes les nouvelles ­mesures soient au moins annoncées neuf mois à l’avance… pour qu’on puisse les préparer et pouvoir entamer une année un peu sereine.”

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