Sexisme à l’université: "C’est un milieu de divas intellectuelles intou­chables"

Les violences morales et sexuelles dans les universités se manifestent dans un contexte de compétition ­exacerbée propice aux jeux de pouvoir.

étudiantes à l'université
55 % des diplômés des universités sont aujourd’hui des étudiantes. Mais au sein des professeurs nommés, soit la plus haute marche du podium académique, elles ne seraient encore que 10 %. © BelgaImage

Plusieurs faits de sexisme et de harcèlement ont été mis au jour dans les universités flamandes. Côté francophone, le professeur Jean-Pascal van Ypersele dénonce des abus sexuels impunis à l’UCLouvain et des méthodes d’intimidation vis-à-vis des victimes. Quelques jours avant, une centaine de personnalités du monde académique avaient dénoncé des violences de genre et réclamé une plus grande attention à ces problèmes à travers une carte blanche publiée dans La Libre. “Cette carte blanche est là pour qu’une tolérance zéro soit appliquée ainsi qu’une protection des victimes afin qu’un harcèlement ne soit plus synonyme de fin de carrière, explique Claire Lobet, professeur émérite et vice-rectrice à l’UNamur. Les universités ­restent dans une tradition où la domination masculine est ancrée, les femmes n’y ayant eu accès que bien plus tard. Rien n’explique “naturellement” cela. Les règles pour accéder au grade de professeur sont plus difficiles à remplir pour une femme, en particulier l’obligation de mener un post-doctorat à l’étranger. Elles ont alors autour de 30 ans et souvent des enfants. L’homme qui part sera vu comme un héros tandis que la femme sera une mère qui abandonne sa famille. Tout s’est compliqué dans les années 90 avec une pression terrible qui peut se résumer à “publier ou périr”. Il faut tenir dans la course. Or si la carrière est interrompue par des grossesses, elles ne sont pas prises en compte.

Pour Nathalie Grandjean, chercheuse à Saint-Louis et administratrice du réseau belge des études de genre Sophia, le ­contexte académique favorise carrément le harcèlement sexuel et moral. “Les universités sont un vieux monde traversé par deux logiques. Tout d’abord, la logique des mandarins avec des professeurs qui ont beaucoup de prestige et de pouvoir sur leurs assistants. Ensuite, la logique néolibérale poussée fortement ces cinquante dernières années. C’est très compliqué de devenir académique. Il y a énormément de candidats et c’est comme un concours avec une course au rendement. C’est dans cette ­combinaison de logiques que se cristallisent les rapports de pouvoir et de prédation.” Les intimidations et les menaces sont aisées. Si le doctorant ne fait pas ce que le professeur veut, il va être privé d’un voyage ou d’une lettre de recommandation. “Le harcèlement, c’est aussi de l’intimidation et de l’humiliation. La logique néolibérale exacerbée par le définancement des universités dérégule tout et donne peu d’attention à la réparation dans un milieu assez fermé.” Dénoncer ces rapports de pouvoir, c’est risquer beaucoup d’ennuis. La victime n’a pas intérêt à ­utiliser les procédures. Le monde académique est, estime Nathalie Grandjean, peuplé de harcèlement, de burn out et de suicides. C’est un milieu avec de tels jeux de pouvoir qu’ils profitent aux harceleurs. Claire Lobet ajoute un élément non négligeable. Il existe une culture de l’excellence dans les universités qui fait qu’on engage des cerveaux. Tout ce qui concerne l’émotionnel ou ce qui touche au corps n’est pas pris en compte. “C’est un milieu de divas intellectuelles intou­chables avec des victimes qui ont beaucoup de mal à parler parce que leur ressenti est difficilement audible dans un monde de sciences où on veut des faits.

Des faits

Un professeur du département d’archéologie de la VUB a été récemment licencié à la suite de comportements transgressifs, d’intimidation et d’abus de pouvoir. Le professeur usait de menaces et gestes déplacés à l’encontre de “jeunes prometteurs”, dénoncés déjà en 2015. À l’UGent, une étudiante avait, voici deux ans, saisi la commission disciplinaire pour des photos prises à son insu et des menaces à caractère sexuel. Aucune suite n’avait été donnée à sa plainte, avant que l’étudiante ne décide d’en parler sur les réseaux sociaux. Une étudiante qui a entamé un doctorat à la KUL a rapporté que son ­promoteur lui adressait régulièrement des messages privés ou lui offrait des cadeaux, ce qui la mettait mal à l’aise.

Évolution

Les choses évoluent. La jeune génération, hommes comme femmes, est beaucoup plus exigeante aujourd’hui par rapport à l’équi­libre entre la vie familiale et professionnelle. Et les hommes sont beaucoup plus sensibles et solidaires avec les femmes à qui ça arrive. On compte aussi désormais un tiers de ­femmes dans les conseils d’administration. “La vague #MeToo a mis les instances devant leurs responsabilités. Elles ne peuvent plus faire comme si ce sexisme ordinaire et ces problèmes de harcèlement n’existaient pas”, pointe Claire Lobet. Et puis, dans les universités, la part du personnel académique global a doublé ces quinze dernières années, passant de 17 % en 2004-2005 à 31 % en 2018-2019.

Absence de chiffres

Faute d’étude statistique en Belgique, le ­phénomène est difficilement quantifiable. Toutefois, des études menées en Australie et aux États-Unis montrent que 25 % des étudiantes de l’enseignement supérieur ont subi des violences sexistes et un étudiant sur cinq a été victime de harcèlement sexuel. Les ­femmes sont deux fois plus susceptibles que les hommes d’être harcelées, et trois fois plus d’être agressées pour des motifs sexuels, ­tandis que la majorité des auteurs sont des ­hommes (71 %). Enfin, les personnes LGBTQIA+ sont 45 % à rapporter des faits de harcèlement. Seuls 6 % des étudiants australiens victimes de harcèlement portent plainte.

Sur le même sujet
Plus d'actualité