Supprimer les cours de religion et de morale, une fausse bonne idée?

Selon les professeurs concernés, supprimer les cours confessionnels ouvrirait la porte au fondamentalisme et fermerait un espace de discussion où chacun peut exprimer idées et opinions en toute liberté.

cours de religion à l'école
Les cours de religion et de morale devraient devenir optionnels dans l’enseignement officiel. © BelgaImage

Sommes-nous libres?” C’est la question que pose ce matin Sarah Linard, professeure de religion catholique en Région bruxelloise à ses élèves de 6e secondaire. L’idée: les faire réfléchir autour de questions de sens et d’en débattre, en fonction de leur regard sur le monde, de l’actualité, de leurs expériences, tout en proposant le regard du christianisme sur la théma­tique. “Notre programme ne comprend pas de catéchèse. On ne nous demande pas d’avoir un cours dogmatique. La finalité est la recherche de sens en partant du contexte des jeunes où chacun est libre d’avoir son opinion. Et ça fonctionne vraiment bien. Les jeunes en sont demandeurs.” Un constat partagé par sa collègue Geneviève, qui donne cours dans l’officiel du côté de Ciney. “Chez nous, 80 % des parents ont refusé la dispense (les cours de religion ou de morale sont facultatifs dans l’enseignement officiel depuis un arrêt de la Cour constitutionnelle de 2015 – NDLR). Il y a encore une confiance massive dans ces cours.

Le groupe de travail (PS-MR-Écolo) chargé en 2019 d’examiner l’extension à deux heures de l’éducation à la philosophie et à la citoyenneté pour les élèves de l’enseignement obligatoire a proposé son projet fin novembre. Le retrait des cours de religion et de morale de la grille des cours officielle (ils deviendraient optionnels) en fait partie. “C’est une décision politique qui ne répond pas à un besoin des parents et des enfants, souligne la professeure cinacienne également inquiète pour l’avenir de son métier. Que fait-on des professeurs qui ne sont pas nommés? Va-t-on devoir donner les cours de citoyenneté sans être consultés? Il y a des gens qui vont perdre leur boulot. Tout ça n’est pas très clair…” Au-delà de ces gros points d’interrogation pour les professeurs, ceux-ci s’inquiètent également pour l’avenir de leurs élèves. Tous craignent la disparition d’un cours où la parole est “libre”, “ouverte” et surtout, “située”. “Avoir quelqu’un en face de soi qui a des repères personnels et assumés est important. Les jeunes ont besoin de balises, et cette neutralité qu’on devrait avoir en cours de citoyenneté n’aide pas les jeunes en manque de repères clairs.” Ils le rappellent: la jeunesse se pose des questions existentielles, et il est impératif de lui donner un espace où elle peut les aborder à la lumière de cer­taines clés tout en se forgeant une opinion propre.

Laïcité ou pluralité?

Remplacer le cours de religion par un cours de citoyenneté au nom de la neutralité? Drôle d’idée. “On importe cette idée française que l’école doit être neutre parce que l’État est neutre. Mais c’est une certaine vision de la “laïcité” à la française qui n’a pas lieu chez nous car notre contrat sociétal belge, c’est la pluralité, pas la laïcité”, martèle Pauline Thirifays, professeure de religion catholique du côté de Liège. Pour elle, la notion de “neutralité” n’a de toute manière pas lieu d’être… “C’est une chimère. Et même si elle était possible, elle n’est pas souhai­table. On défend un vivre-ensemble, un certain point de vue sur ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, sur le respect, sur l’égalité, sur des droits fondamentaux.” Le concept d’un seul cours de citoyenneté (déjà ­dispensé dans un bloc cours dans l’officiel, et en filigrane dans plusieurs matières dans le libre) ne convainc pas. “J’ai peur que l’on arrive avec quelque chose de plus scolaire et une pression de matière, que l’on puisse moins rebondir sur la réalité du jeune et du contexte dans lequel on est, souligne Sarah Linard. L’objectif premier est la recherche de sens, faire un pas en avant dans ce que chacun vit de fort et met comme importance dans sa vie. Dans le cours, on intègre déjà de la philosophie, des sciences humaines, de la citoyenneté… Tout cela nourrit une recherche de sens autant que le côté confessionnel.”

cours dans une école

© BelgaImage

Une crainte supplémentaire réside dans la montée du fondamentalisme. Le cours de religion ou celui de morale permettraient, selon les professeurs, d’avoir un espace où différentes positions sont questionnées, critiquées, analysées. “Les cours de religion et de morale ont ceci de bien qu’ils ques­tionnent différentes positions. Or, nourrir la connaissance religieuse est un enjeu majeur dans notre société. Si on la laisse à la sphère privée, sans possibilités d’ouverture, on augmente le risque d’extrémisme religieux”, résume Dominique Szmatula, elle aussi professeure de religion catholique. S’ajoute également une dimension historique et culturelle, liée à notre société occidentale… “On a des lunettes culturelles sur le nez. Qu’on soit croyant ou non, la religion catholique a influencé la culture dans laquelle on ­baigne. C’est donc une clé de lecture – parmi d’autres – de notre société”, rappelle Pauline Thirifays.

L’école catholique dans le viseur

La moitié seulement des élèves scolarisés en FWB sont en apparence concernés par la mesure qui s’adresse à l’enseignement officiel. Les professeurs de religion du libre restent pourtant inquiets. “Pour l’école catholique, il ne faut pas oublier que le nerf de la guerre reste l’argent. L’État leur en donne, mais elles devront tôt ou tard se mettre au niveau de l’officiel. Le cours de religion est dans le viseur”, stipule Yves Béghin. Lui a donné ses derniers cours de religion catholique la semaine dernière avant de partir à la retraite. Même s’il se définit comme “un de ses plus grands défenseurs”, le cours de religion, il n’y croit plus. Face au cours de citoyenneté, “la bataille est perdue”. Il milite donc pour un cours de citoyenneté inclusif des religions. “Ne laissons pas aux laïcs leur vision. Si on doit passer par un cours de citoyenneté, on doit en discuter avec toutes les tendances philoso­phiques et religieuses en Belgique et construire un cours qui soit une alternative à toute cette problématique.”

La note du groupe de travail stipule d’ailleurs qu’il faudra “améliorer les conditions de l’organisation de la philosophie et citoyenneté” dans le libre confessionnel et propose une formule semblable à l’officiel pour le libre non confessionnel. On y est. Yves Béghin, comme les autres professeurs de religion, le regrettent profondément. “Nous ne sommes plus dans une société où on met en avant ce genre de questions, mais ça ne veut pas dire que les jeunes ne se les posent pas.” Il quitte son école et ce métier qu’il aime… persuadé qu’il sera parmi les derniers à avoir pu l’accomplir jusqu’au bout. “On va me mettre dans un musée avec une étiquette “dernier ­spécimen”, plaisante-t-il. C’est la fin d’un cycle.

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