Un décret pour équiper les élèves d’ordinateurs aux frais des parents?

Selon la Ligue des familles, cela irait à l’encontre de l'objectif de gratuité de l’enseignement. Le texte apporte cela dit quelques précisions.

Élève avec son ordinateur
Un lycéen français devant son ordinateur en classe, le 22 janvier 2021 à Guebwiller, dans le Haut-Rhin @BelgaImage

Ce mercredi 17 novembre, le Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) doit voter sur deux décrets traitant de la place du numérique dans les écoles secondaires. L’objectif est d’équiper un maximum d’élèves en ordinateurs mais un élément fait l’objet d’une controverse. S’il est bien question d’aider à l’acquisition de ces appareils, la plus grosse partie de leur achat devrait être à la charge des parents. Pour la Ligue des familles et le Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté (RWLP), c’est intolérable.

Des prêts, des locations et des achats

De quoi est-il question exactement? En réalité, il s’agit ici de deux décrets qui font écho à des arrêtés spéciaux adoptés pendant la crise sanitaire. Ces derniers avaient pour but de fournir en urgence les élèves en matériel informatique, pour qu’ils puissent suivre les cours à distance. Aujourd’hui, c’est la version législative finale de ces arrêtés qui doit être adoptée.

Le premier décret, qui fait consensus, a pour but de débloquer un budget de 10 millions d’euros pour que les écoles acquièrent des PC ou des tablettes. Ceux-ci seraient ensuite remis aux élèves qui n’auraient pas ce type de matériel avec eux. Il est prévu que ce stock informatique puisse être distribué à environ 5% des élèves du secondaire.

Ce qui fait débat, c’est le deuxième texte. Ici, il est question d’un budget de 15 millions d’euros pour aider les parents qui souhaitent acheter ou louer un ordinateur pour leurs enfants. Pour un achat, l’indemnité monte à 75€ (sans compter un complément si une réduction est octroyée aux familles en situation de précarité). Pour une location, ce montant s’élève à 25€ par an pendant trois ans, ou 18,75€ pour quatre ans, par élève.

Bataille d’arguments

Évidemment, ces aides peuvent être appréciables mais laissent le gros de la somme à débourser à charge des familles. «Jusqu’à présent, si une école estimait que les élèves devaient travailler sur des ordinateurs, elle devait les fournir elle-même. Dorénavant, elle pourra demander aux élèves et à leurs parents de débourser plusieurs centaines d’euros pour un ordinateur ou une tablette», s’indignent la Ligue et le RWLP qui parlent d’un «recul inacceptable». Leur protestation est d’autant plus forte que le gouvernement communautaire a lui-même déploré le problème du coût de l’éducation et annoncé qu’«à terme, l’école doit devenir gratuite».

Du côté de la FWB, on tient à préciser qu’il n’est pas question d’obliger les parents à fournir du matériel informatique à leurs enfants à tout prix. S’ils ne veulent pas le faire, ils peuvent demander un prêt d’ordinateur ou de tablette à l’école. D’où l’intérêt du premier décret. «Cela va permettre à un plus grand nombre d’élèves qu’aujourd’hui d’avoir un accès à ces outils et à pouvoir développer l’apprentissage au travers d’outils numériques. Au final, il me semble que c’est davantage positif que négatif», déclare à la RTBF Xavier Gonzalez, attaché de presse de Frédéric Daerden, ministre de la Fonction publique en charge de l’informatique.

Un argument qui ne convainc pas la Ligue et le RWLP. «En pratique, il est difficile pour un parent, même en difficulté financière, de ne pas équiper son enfant si le reste de la classe l’est», pointent-ils. Puis si des prêts seront bien possibles, «95% des élèves devront payer leur matériel informatique» malgré tout en cas d’utilisation généralisée du numérique, ajoutent les deux associations.

Une lutte contre les inégalités scolaires efficace ou contreproductive?

Pour Nicolas Reynders, porte-parole du ministre-président, Pierre-Yves Jeholet, «la FWB aimerait évidemment pourvoir chaque élève de matériel informatique gratuitement, mais elle n’en a pas les moyens». Autrement dit, il vaut mieux une aide que rien du tout, surtout que pour l’instant l’écart est grand entre les familles aisées avec des ordinateurs adaptés, celles qui ont du matériel dépassé, et les plus pauvres qui n’en ont pas du tout.

Cette preuve de bonne volonté ne calme en tout cas pas les critiques de la Ligue et du RWLP. Ceux-ci craignent que par la force des choses, des élèves non équipés ou mal équipés se retrouvent à des cours où l’informatique est nécessaire (sans compter les surcoûts comme celui du wifi à la maison). «Est-ce que c’est normal que les parents doivent acheter des ordinateurs individuels à leurs enfants, alors qu’on pourrait par exemple mettre en place une classe informatique dans les écoles?», demande Christophe Cocu, directeur général de la Ligue des familles.

Au bout du compte, les deux camps aboutissent à des conclusions diamétralement opposées. Selon le gouvernement de la FWB, les décrets aideraient à combattre les inégalités scolaires en aidant au mieux les familles à acquérir le même matériel informatique que les plus aisés. Pour les deux associations, l’initiative risque au contraire d’augmenter ces inégalités dans la pratique, que ce soit entre les élèves ou entre les établissements scolaires. Le vote des deux décrets doit, dans tous les cas, se tenir ce mercredi après-midi au Parlement.

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