Quand le Covid sème le chaos dans les écoles

Avant la Toussaint, les écoles ont croulé sous les cas positifs. Entre informations contradictoires, incompréhensions et surcharge de travail, enseignants et directions sont épuisés.

école sous covid
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Il s’est d’abord invité dans la classe des ­quatrièmes primaires. Le lendemain, il était chez les cinquièmes… En à peine une semaine, presque aucune classe de l’école namuroise dans laquelle Anouk enseigne n’a été épargnée par le virus. À partir de deux enfants ou un enseignant positifs au coronavirus, toute la classe doit se faire tester. “Alors on renvoie tous les élèves chez eux, et on va le plus vite possible réaliser notre propre test en espérant être négatif… parce que sinon, que va-t-on faire des enfants?” Cette dernière semaine avant les vacances, Anouk s’est retrouvée seule avec 42 élèves. “Le prof de gym et la professeure de religion sont venus me donner un coup de main, mais c’est du bricolage.” Ajoutez à cela les petits élèves de retour dans la cour de récréation le lendemain du test Covid, sans avoir respecté la quarantaine, sans avoir attendu l’annonce du résultat, ou sans test du tout. “On doit rappeler les parents, rassurer les enfants… On essaie d’être bienveillants. Je suis une maman qui a dû se débrouiller pour faire tester sa fille de 11 ans le plus vite possible car je ne pouvais pas m’absenter du boulot. Je le sais, ce n’est facile pour personne. Mais là, on est à bout.

La folie des circulaires

L’école s’est transformée en central téléphonique. Répondre aux questions des parents, assurer le tracing des élèves… Les directions ne savent plus où donner de la tête. Depuis la rentrée de septembre, elles assurent elles-mêmes une partie du tracing, auparavant pris en charge entièrement par les ­centres PSE (Promotion de la santé à l’école). Mais avec l’augmentation significative de cas positifs au Covid dans les écoles ces dernières semaines, la situation – pour certains la pire jamais vécue depuis l’arrivée de la pandémie – est passée de difficilement supportable à intolérable. “La charge est extrêmement lourde, confirme Marie-Anne ­Delisée, ­directrice de l’école primaire de la Providence de Champion. On vit 24 h sur 24 depuis des semaines pour nos écoles. Nos vies privées en pâtissent. Nous sommes corvéables à merci. Si le PSE – fermé après 16 h et le week-end – ne répond pas, nous devons réagir. Encore hier, jusque tard, on téléphonait aux parents.” Pour chaque élève déclaré positif au Covid, s’ensuivent plusieurs heures de travail et une multitude d’appels à passer, de personnes à interroger. Un premier problème pour les directions, qui ne sont pas habilitées à prendre ce genre de décision… médicale.

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C’est Kafka: on ne peut pas demander qui est vacciné pour des raisons de respect de la vie privée, mais on nous demande d’interroger les élèves sur leurs symp­tômes et leurs fréquentations pour déterminer qui est contact rapproché et prendre la décision de les placer en quarantaine ou non, pointe Olaf Mertens, directeur de la section secondaire de la Providence de Champion. On se substitue au rôle d’un médecin, et ce n’est ni justifié, ni cohérent.” Les directeurs ­peinent à respecter à la lettre les nombreuses circulaires tombant dans leurs boîtes mails (ces derniers temps, ils en recevaient une à deux par jour). Procédures contradictoires, manque de clarté, protocoles difficilement compréhensibles viennent s’ajouter à la charge administrative déjà conséquente.

Le tracing de la discorde

Il y a aussi les “oubliés” des circulaires. Françoise, institutrice de langue dans trois écoles différentes, ne trouve personne pour la renseigner sur la procédure à suivre alors qu’une de ses trois classes doit être fermée. Déclarée positive à son tour, son employeur ne sait que faire puisqu’elle est “professeur spécial”… et que rien n’est prévu pour un pareil cas. “C’est de la folie”, confirme François De Waele, directeur de l’Institut Saint-Joseph de Charleroi. “Le CST n’est pas applicable aux groupes scolaires lors d’activités organisées dans le cadre de l’enseignement. Mais comment faire quand l’opérateur l’exige quand même?” Le ras-le-bol et l’épuisement généralisé pointent au travers de chaque témoignage. À cela s’ajoute une perte totale de confiance en une administration “qui préfère nous prévenir des changements par voie de presse”. Les directions se sentent abandonnées, et ne savent plus à qui s’adresser. Recommencer à faire leur métier, c’est aussi ce que demandent les centres PSE, qui exercent la partie du tracing dans les écoles consistant à encoder les données fournies par les directions et organiser le suivi des tests. Débordés, certains se sont mis en grève du “tracing” à la mi-octobre… au plus grand bonheur des directions qui ont récupéré l’ensemble de la tâche. C’est que les PSE ont pour rôle de gérer les maladies transmissibles en milieu scolaire, “mais ils ne sont pas équipés pour gérer une maladie dans de telles proportions sur une durée si longue”, rappelle Daphné Scheppers, ­conseillère en promotion de la santé à l’école pour la Fédération d’employeurs Unessa. Car dans les fonctions passées à la trappe pour cause de tracing Covid, on retrouve les bilans de santé des enfants, l’envoi vers des spécialistes, la promotion de la santé à l’école… Parmi les 390.000 élèves que l’Unessa représente sur les 900.000 de la FWB, la fédération constate une chute de 60 % des bilans de santé et estime que 20.000 enfants n’ont pas pu être envoyés chez des spécialistes. À ce titre, ils réclament aujourd’hui de pouvoir retourner à leurs missions de base. “Et les nôtres, alors?” ­clament de leur côté les directions.

Les ministres Linard (Enfance) et Désir (Enseignement) ont annoncé qu’à la rentrée, le travail serait effectué par l’Aviq en Wallonie et la Cocom à Bruxelles, soit les call centers actifs pour le reste de la société civile. Si les protocoles ne sont pas encore clairement établis à l’heure d’écrire ces lignes, il semblerait que les élèves et enseignants seront désormais traités comme le reste des citoyens. “On va passer d’un système où on suivait la situation de manière plus précise dans les écoles que dans la sphère publique à un système sans doute moins précis mais aussi plus juste pour les enfants. On va arrêter de s’acharner sur eux, se réjouit Daphné Scheppers. Les PSE ont du mal à fermer des classes à tour de bras alors qu’ailleurs la liberté a repris ses droits. Il y avait aussi une perte de sens générale.” Les centres PSE resteront néanmoins compétents pour les décisions relatives aux fermetures de classes.

Plus d’illusions

La rentrée s’annoncerait-elle donc sous de meilleurs auspices? Dire que les PSE et les directions se montrent prudents est un euphémisme. “À force d’avoir entendu tout et son contraire, on a appris depuis deux ans à gérer une école à la petite semaine, explique le directeur de l’ISJ Charleroi. Je m’attends à ce qu’on ait une nouvelle circulaire cette semaine. On devra passer une fois de plus la fin du congé à faire de l’organisation.” Les directeurs des écoles libres de Bruxelles et du Brabant wallon ont déjà tranché, quoi qu’il arrive, ils ne s’occuperont plus de suivre les cas Covid à la rentrée. La grève des directeurs après celle des PSE? Elle pourrait bien arriver… “Il est illusoire de croire que tout va bien se passer et qu’il n’y aura aucun problème dans le transfert des fichiers, confirme Daphné Scheppers. On arrive au moment du pic avec des nouveaux outils, c’est trop tard. Ce n’est pas si simple d’organiser les communications entre call centers, Régions, PSE, écoles…

Ce qui est certain, en revanche, c’est que tous les élèves du secondaire arriveront masqués ce lundi, et devront le rester toute la journée. Une décision difficile pour les jeunes mais favorablement accueillie si cela permet aux écoles de jouer leur rôle pédagogique avec davantage de sérénité. “Nous voulons veiller à la continuité des apprentis­sages et qu’un maximum d’élèves soient présents en classe, conclut Olaf Mertens. Si on porte le masque correctement, personne ne sera contact à haut risque, et tout le monde pourra continuer à suivre les cours.” Un retour au calme qui serait le bienvenu après ces semaines mouvementées. “La semaine de congé fait du bien”, confirme Marie-Anne Delisée. Mais il faudra plus que cela pour rétablir la confiance entre les directions, certains professeurs, et la ministre de l’Éducation. “Nous n’attendons plus grand-chose d’elle.

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