Gaspillage alimentaire : les supermarchés peuvent encore mieux faire

Les invendus alimentaires dans la distribution ne retrouvent pas tous une seconde vie dans les associations luttant contre la précarité. Trop souvent, ils finissent à la poubelle.

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Les viennoiseries et le pain ne peuvent pas rester plus de 24 heures en rayon. © DR

Chaque année, le Belge gaspille 345 kilos de nourriture, principalement des fruits et des légumes. À l’échelle européenne, l’UE voit partir à la poubelle un cinquième de sa production, soit 153 millions de tonnes d’aliments. On ne s’étonne donc pas quand deux employés de la grande distribution nous confient avoir eu à jeter de la nourriture qu’ils considéraient comme bonne. Presque tous les jours. Sébastien a travaillé aux Délices de mon moulin, la boulangerie greffée à la chaîne de magasins Match. “À part les gâteaux, tout ce qu’on peut trouver dans une boulangerie et qui n’était pas vendu, on jetait dans des gros sacs. On en avait bien deux ou trois chaque soir.” Soit quasi dix kilos par jour. Romain est plus mitigé. Il bosse dans un Okay, les shops de proximité du groupe Colruyt. “On jette les produits qui ne peuvent pas rester plus de 24 heures en rayon et qui ne peuvent plus être vendus. Pour nous aussi, il s’agit la plupart du temps de viennoiseries et de pains.

Ils ont tous les deux le sentiment que ce gaspillage n’est pas une fatalité. “Clairement, on pourrait l’éviter, signale Romain. Mais en même temps, je pars du principe que si on ne peut pas le vendre à des clients, on ne va pas donner des produits pas bons à la consommation à des associations.” Sébastien est plus vindicatif. “On se dit qu’il y a des gens qui ont faim dehors. Et le fait de pas pouvoir les prendre nous-mêmes pour les redistribuer, c’est dommage. Je pense que l’entreprise pourrait faire cet effort. D’autant que c’est aussi du travail pour rien. Il y a des gens qui confectionnent ces gâteaux ou pâtisseries tous les jours et au final c’est jeté.

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Pas de pitié pour les croissants

D’autant que pour Sébastien, les viennoiseries pourraient encore être consommées. “Si on prend l’exemple de croissants ou de pains au chocolat, après une journée, ils deviennent durs mais ce n’est pas pour autant qu’ils ne sont pas mangeables. On pourrait les mettre au frigo puis les remettre au four le lendemain. Tout le monde fait ça à la maison. Même chose pour les gâteaux. On les jette après un ou deux jours.

Nous avons contacté les services de presse de Match et de Colruyt. Seul le second nous a répondu, via sa porte-parole Nathalie Roisin. Elle nous a détaillé la stratégie des magasins en matière de gaspillage alimentaire. “Aujourd’hui, 97 % de nos produits frais et surgelés sont vendus. En amont, nous analysons les besoins de nos clients et déterminons tous les trois mois les produits qui fonctionnent et ceux qui se vendent moins bien. En fonction de quoi nous diminuons les volumes des produits moins demandés ou les remplaçons par des références qui rencontrent un certain succès dans le magasin ou la région.

Elle assure que le groupe fait le maximum pour valoriser les 3 % d’invendus. “Les produits frais sont triés le matin directement en chambre froide. Ce sont nos magasiniers vendeurs qui déterminent si le produit peut encore être utilisé ou non et remis dès lors à la charité ou pas. Ces denrées sont conservées dans la chambre froide jusqu’au retrait par l’organisation, à l’ouverture du magasin. Les banques alimentaires disposent alors de temps pour les distribuer avant qu’ils ne périment.” Un rapport avec les banques alimentaires qui a permis à Colruyt Group de faire don de 5.622 tonnes de nourriture en 2021.

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Mais Nathalie Roisin reconnaît l’enjeu qui entoure les viennoiseries. “Chaque magasin essaie de viser au plus juste afin de faire coïncider l’offre et la demande. On constate ces 12 mois derniers une amélioration, avec -20 % de déchets. Bref, on y travaille. Les viennoiseries ne sont pas données parce que les banques alimentaires ne sont pas demandeuses. Elles reçoivent déjà énormément des boulangeries locales.” N’ayant pas eu de réponse, nous ne savons pas quelle est la stratégie du groupe Match. Sébastien, lui, n’a pas l’impression de l’avoir perçue. “Pour ce qui est de la direction, je ne sais pas s’ils ont des remords. Mais on sentait que ça touchait ma manageuse. Elle nous disait parfois qu’on pouvait prendre un peu pour chez nous pour éviter de trop gaspiller.

Leila Sbaiti est membre de l’ASBL Share Food, qui récupère les invendus pour les rendre accessibles à des personnes en situation de précarité. Par souci logistique, l’association bruxelloise privilégie les grands magasins aux petits commerces. Et s’y fournit donc en viennoiseries. “Nos bénéficiaires en sont très friands. On récupère typiquement les pains ou croissants du Delhaize ou de Paul.” Allô, Okay?

La foire aux étiquettes jaunes

Cela dit, comme le notait Nathalie Roisin, de manière générale, la relation entre les supermarchés et les associations qui récupèrent les invendus fonctionne. C’est confirmé par Leila Sbaiti. “Cela fonctionne très bien. Nous récupérons tout ce qui est récupérable et nous sauvons quatre tonnes de nourriture par semaine. Elle trouve acquéreur auprès de bénéficiaires qui en ont besoin.” Et il est important que la relation demeure, car le nombre de bénéficiaires augmente. Alors qu’en parallèle, les denrées diminuent. Parce que les citoyens se tournent davantage vers les produits en fin de vie, avec les étiquettes jaunes. On en bénéficiait beaucoup avant justement. L’apparition des applications de revente en ligne de produits en fin de vie, comme To good to go ou Happy Hours Market a également un impact.

Un équilibre fragile régit le lien entre les enseignes et les associations. Au-delà du fait que chaque manager, chaque employé a un rôle à jouer, la logistique et la communication pourraient être encore améliorées. “J’ai été obligée de refuser un Delhaize qui m’a contactée car nous n’avions pas de bénévoles pour aller chercher ses invendus, explique Leila Sbaiti. L’idéal serait qu’on s’organise avec l’ensemble des frigos solidaires bruxellois et qu’on puisse se répartir les donateurs en fonction de la situation géographique.” Bref, on se dit qu’il y a encore une marge de progression.

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